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PAUL ADAM

LES

MOUETTES

COMEDIE EN TROIS ACTES, EN PROSE

Représentée pour la première fois sur la scène du Théâtre-Français, le 14 Novembre 1906

LIBRAIRIE

.ENDORFF PARIS, 1907.

The play Les Mouettes is entered, according the act of Congress, in the yea'r 1906. hv M. Paul Adam, in the office of the Librarian of ress at Washington. Ail rights reserved.

Les Mouettes

ŒUVRES DE PAUL ADAM

LE TEMPS ET LA VIE

Histoire d'un idéal à travers des siècles

Basile et Sophia (Illustra- tion de C.-H. Dufau). Irène (111. de Orazi). Princesses Byzantines. Être. La Force.

L'Enfant d'Austerlitz. La Ruse.

Au Soleil de Juillet. La Bataille d'Uhde. Soi.

Les Images Sentimentales. En Décor.

L'Essence de Soleil. Le Mystère des Foules.

L'ÉPOQUE

Chair Molle.

La Glèbe.

Robes Rouges.

La Parade Amoureuse.

Les Cœurs Utiles.

Les Cœurs Nouveaux.

Le Vice Filial.

La Force du Mal.

L'Année de Clarisse.

LesTentatives Passionnées.

Le Conte Futur.

Le Troupeau de Clarisse.

Le Serpent Noir.

Combats.

Les Lions.

ESSAIS

Critique des Mœurs. l Le Triomphe des Médiocres.

Lettres de Malaisie. | Vues d'Amérique.

La Vie des Elites (sous presse).

THEATRE

Le Cuivre, drame en 3 actes (en collaboration avec André Picard). L'Automne, drame en 3 actes (en collab. avec Gabriel Mourey).

Tous droits de reproduction, de traduction et de représentation

réservés pour tous les pays, y compris la Suède, la Norw'ege, la Hollande et le Danemark.

S'adresser, pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorff So, Chaussée d'Antin, Paris.

SAI.NT-DENJS. IMPRIMERIE H. BOUILLANT, 20, HUE DE PARIS 16622

PAUL ADAM

Les Mouettes

COMÉDIE EN TROIS ACTES, EN PROSE

Représentée pour la première fois sur la scène du Théâtre-Français, le 14 Novembre 1906.

PARIS

société d'éditions littéraires et artistiques

Librairie Paul Ollendorff

5o, chaussée d'antin, 5o

1907

The play Les Mouettes is entered, according the act of Congress, ni the year 1906, by M. Paul Adam, in the office of the Librarian ai Congress at Washington, Ail rights reserved.

Il a été tiré à part

io exemplaires de cet ouvrage, sur papier de Hollande,

numérotés à la presse.

$-(53- (907

A la Mémoire de LUCIEN MUHLFELD

PERSONNAGES

Chambalot, 40 ans, lanceur de produits pharmaceutiques MM. Raphaël Duflos.

Jean Kervil, médecin de la marine,

38 ans; savant rêveur et maladif . . . Henry Maver.

Madame Darnot, belle-mère d'Adrienne, 55 ans, veuve, allures viriles et nobles. M™,! Renée du Minil.

Yvonne Kervil, femme de Jean, 32 ans. Lara.

Aérienne Darnot, cousine de Jean et d'Yvonne, 33 ans, veuve d'un député; Parisienne très élégante Berthe Cerny.

Anne-Marie, servante bretonne, 18 ans, costume de Pont-Aven; jolie Dussane.

Marianne, sa tante, 5o ans, paysanne. . Lynnès.

Gilberte Darnot, i3 ans, fille d'Adrienne. La petite Lyrisse.

La scène se passe de nos jours, en Bretagne, au bord de l'Océan, dans la maison du docteur Kervil.

Pour les détails de la mise en scène, s'adresser à M. Balcourt, à la Comédie-Française.

Les Mouettes

ACTE PREMIER

La scène représente une salle ouverte par une grande porte-fenêtre sur une terrasse. On voit la Mer sauvage. Vieux meubles bretons, soigneusement, artistement réparés, astiqués. Bibelots anciens du pays. Portraits de marins. Sur un bahut, des tlacons à tubu- lures. Bibliothèque de livres reliés en veau.

SCENE PREMIERE KERVIL, MARIANNE

KERVIL

Ah : voici le dynamomètre!... Marianne, serrez ferme. Encore! Vous suivez votre régime?

MARIANNE

Bien sûr... Monsieur le docteur... Bien sûr... Pour ça...

2 Les mouettes

KICK VIL

Je vais écrire l'ordonnance. Allea (lotie chez le pharmacien en sortant d'ici... Vous avez votre car- riole? Vous pouvez trotter jusqu'à Pont-1'Abbé?

MARIANNE, montrant son panier.

Oui : je veux vendre mes légumes et mes poulets. (Elle se tait pendant qu'il cent.

SCENE II

Les mêmes, CHAMBALOT et AWE-MARIE

sur la terrasse.

CHAMBALOT

Les chambres ne me paraissent pas gigantesques, mais c'est propre, ça donne sur la mer... Maintenant, ie voudrais bien causer avec le docteur Kervil.

ANNE-MARIE

Monsieur ne peut pas recevoir ce matin.

CHAMBALOT

Veuillez l'avertir tout de même... Allez donc! On aime toujours être dérange par une aussi jolie per- sonne.

ANNE-MARIE

Monsieur l'a bien défendu.

Les mouettes 3

MARIANNE, au docteur.

Ah! ben! Elie en a du toupet, ma nièce! L'entendez- vous résister au monsieur?

CHAMBALOT

Annoncez M. Chambalot... les produits Ghambalot, l'iode Ghambalot, le régénérateur Chambalot! Il ne connaît que ça: Ghambalot!

KERVIL, agacé. Qu'y a-t-il, voyons?

CHAMBALOT

Nous nous sommes rencontrés à Nantes il y a quatre ans, un mois avant que tu n'embarques sur le Sw- couf... Ghambalot du Quartier Latin!...

KERVIL

Oui, oui!... Tu as changé! Tuas grossi... (Ils se considèrent.)

CHAMBALOT

Toi, tu as encore maigri...

MARIANNE, à Anne-Marie. Écoute, la petite, tu te fais trop belle. . . Est-elle propre !

KERVIL

Je te demande pardon! mais j'interroge une malade. Tu permets?...

CHAMBALOT, sans écouter, déplie un journal.

Dis-moi donc : le Messager de l'Ouest, avant-hier,

4 LES MOUETTES

contenait cette petite annonce: « Chambres et appar- tements confortables dans un manoir ancien au bord de la mer... S'adresser au docteur Kervil... Prix mo- dérés... » J'ai voulu voir.

KERVIL

C'est bien de moi cette annonce!... (A Marianne) Atten- dez, Marianne... (Marianne s'est avancée vers le docteur. Cham- balol passe brutalement entre elle et lui.)

CHAMBALOT

Alors, veux-tu me prendre en pension?... J'ai visité les deux chambres. C'est breton Vieux bois ciré. Beaucoup de mouettes sur la côte; pour lâchasse... Et puis, nous renouvellerons connaissance...

KERVIL

Enchanté! (A Marianne.) Il faut vous soigner, vous!

CUAMBALOT, l'interrompant.

Six cents francs, n'est-ce pas?... Tout compris. On change les serviettes chaque jour?... Entendu?

KERVIL

Ravi 1 . . . Et tes bagages ?

CHAMBALOT

Derrière l'automobile. (AAnne-Marie. ) Mademoiselle, montrez à mon chauffeur il doit déposer les fusils, la réserve à cartouches, le panier au jambon et la bicyclette. Ce soleil brûle. Si tu as des boissons fraîches?...

LES MOUETTES 5

KERVIL

Une citronnade ?

CHAMBALOT

Parfait !

KERVIL

Ne partez pas, Marianne!... J'ajoute quelque chose à l'ordonnance... Vous n'avez plus de ma poudre. Je vais en chercher. Je me défie de celle que vend l'her- boriste... (a Chambaiot.) Tu permets?... Je reviens!

MARIANNE, le suivant jusque sur la terrasse.

Oh! avec votre petite seringue, que je vous dis, vous chasserez tout le mal. Quand vous piquez quelqu'un, celui-là peut être tranquille... (a Chambaiot.) C'est comme ça qu'il a ôté la fièvre typhoïde à la petite... Elle était si bas, que j'avais allumé les bougies et mis du buis à tremper dans l'eau bénite...

SCENE III

CHAMBALOT, MARIANNE, ANNE-MARIE.

CHAMBALOT

Mademoiselle, je vous remercie. Que vous avez le geste gracieux!... Vous vous appelez Anne-Marie?...

ANNE-MARIE

Oui, monsieur. (A Marianne.) Comment va l'oncle?

6 LES MOUETTES

MARIANNE

Tout de même. Et toi?

ANNE-MARIE

Tout de même. 'Elle va ranger à droite et à gauche.) CHAMBALOT

Et la fièvre typhoïde s'est attaquée à cette charmante petite fille?

MARIANNE

Ah oui donc!.. Elle est orpheline, alors j'en ai la charge, vous savez... Vous n'allez pas rester dans le pays?

CHAMBALOT

Si... Pourquoi? Ça vous chiffonne?

MARIANNE

Oh! Je vous reconnais bien!... Eh. oui!... Dimanche, à Fouesnant, vous avez écrasé le petit toutou de la balayeuse. Son chien, c'était son seul plaisir, donc!... Elle n'a plus personne, la vieille... Ah! si vous n'aviez pas filé si vite, vous l'auriez vue pleurer en le ramas- sant... Elle lui parlait comme à son enfant... quoi!

CHAMBALOT

La douleur avive l'intelligence ! . . . . A qui, ces fram- boises-là, dans le panier? C'est pour vendre? Je les achète. .. Voilà quarante sous.

MARIANNE

Il y en a pour trois francs. Je les ai payées cin- quante sous à mon gendre!

LES MOUKTTES . 7

CHAMBALOT. (il en mange quelques-uuesaussitut

Vous avez eu tort. Moi, je ne me laisse pas rouler, quoique Parisien.

MARIANNE

C'est malheureux tout de même... Je perds là-des- sus dix sous... C'est bien pour ne pas faire de bruit chez le docteur.

CHAMBALOT

Remerciez-moi. Pour réparer cette petite perte, vous inventerez, tout à l'heure, au marché, des moyens plus astucieux de profit... Et ce que vous aurez gagné en adresse commerciale, vous servira beaucoup dans la suite, (ironique.) Vous avez compris? Non? Ça ne fait rien !

SCENE IV

KERVIL, CHAMRALOT qui s'est versé lui-même à boire et a dégusté savamment le breuvage, MA- RIANNE.

KERVIL

Superbe ta machine ! Soixante chevaux ?

CHAMBALOT

Toi aussi, tu chauffes?

KERVIL

Non... Je chevauche modestement la bicyclette.

8 LES MOUETTES

CHAMBALOT

Tant pis... Rien n'égale la vitesse!

MARIANNE

Quand on n'écrase pas le monde !

CHAMBALOT

On n'écrase que les maladroits, les imbéciles, les infirmes! Le beau malbeur! On envoie bien un coup de fusil au cbien de chasse qui ne sait pas rapporter. Une bête inutile, un homme inutile, ça ne vaut pas ce que ça mange.

KERVIL

Oh, oh ! Voilà des idées radicales... Alors, que ferais- tu de moi! Tout à l'heure je ne pourrai plus continuer mon service à la mer. Tu m'enverras aussi du plomb dans le corps?

CHAMBALOT

Malade?

KERVIL

J'ai pris de la fièvre jaune à la Vera-Cruz, il y a dix-huit mois.

CHAMBALOT

Tes matelots du Surcouf t'ont contaminé?... Mais à présent?

KERVIL

Le cœur ne va guère... J'entrevois le moment de me résigner à la réforme... Emportez votre ordonnance, Marianne. Revenez demain.

LES MOUETTES

MARIANNE

J'ai mes pommes de terre à arracher demain. Je peux pas revenir avant dimanche... Non.

KERVIL

Eh bien, je ferai un saut jusque chez vous par-dessus les quinze kilomètres! Que votre route est mauvaise pour le cycliste!... Enfin, vous pourriez avoir un peu de fièvre... Il faut que je surveille ça de près. A demain. Embrassez les petits...

MARIANNE

Au revoir, monsieur le Docteur... Si, des fois, je ne suis pas à la maison, je serai aux pommes de terre. Vous me trouverez bien toujours.

KERVIL

Sans doute...

MARIANNE, à Chambalot.

Alors, vous ne voulez pas me donner mon compte? C'est malheureux, ça... C'est bien pour M. le Docteur que j'y perds.

SCENE V CHAMBALOT, KERVIL

CHAMBALOT

Tu en as, de la bonté. Comment, toi, malade, tu vas

10 LES MOUETTES

courir là-bas? Elle se moque de toi, cette femme!... Je parie que tu vises la députation, hein?

KERVIL

Oh. non!... Mais que veux-tu : ils ont la vie si diffi- cile !... D'ailleurs j'observe l'effet d'un sérum injecté sous la peau de cette bonne femme. J'étudie les résultats d'une petite découverte intéressante... Intéressante.

CHAMBALOT

Guéris-toi, d'abord. Tu connais les remèdes.

KERVIL

Oui : cesser tout travail un an ou deux. Cure d'alti- tude. Promenades en voiture. Eviter les préoccupa- tions, les chagrins. Etre millionnaire.

CHAMBALOT

Surtout... Et il y a des sots pour soutenir que la santé vaut mieux que la fortune... Oh, là, là! La for- tune procure tout, même la santé. (Regardant le portrait.) C'est ta femme, là?

KERVIL

Plaisante figure de petite personne sage... n'est-ce pas?

CHAMBALOT

On se retrouve, toi, marié, barbu ; moi, veuf et ventru... Hein, depuis Bullier! Et les parties de rams au Vachette?... Et notre Angèle qui portait des cas- quettes de jockey.

KERVIL

Quelle chevelure !

LES MOUETTES II

CHAMRALOT

Et une croupe!... Dis donc : Perdrot, le grand Per- drot?... Tu le vois toujours?

KERVIL

Nous sommes restés en relations épistolaires.

CHAMRALOT

Il fait son chemin.

KERVIL

Pas mal, oui.

CHAMRALOT

Inspecteur en second des services sanitaires ! Et toi donci... On discute, en séance publique de l'Académie, tes communications sur les signes électriques du sang!

KERVIL

Je nourris ma petite hypothèse, comme tout le monde. Il suffît d'étudier sa maladie.

CHAMRALOT

J'ai suffoqué le jour nous avons appris ça... Toi qui n'étais pas fichu dans le temps de distinguer l'oxalate de potasse et le bi-oxyde de manganèse, pour le cours de toxicologie .. Tu te souviens?

KERVIL

Vaguement...

CHAMRALOT

Et voilà qu'on te discute en séance d'Académie!...

13 LES MOUETTES

On m'a changé mon Kervil... Je ne reconnais plus mes bêtes...

KERVIL rit un peu amèrement.

J'ai tant travaillé... Et toi? Et la Compagnie des Produits Pharmaceutiques? Ça marche, ta fabrique d'iode, ton huile de foie de morue? J'ai contemplé des affiches sur tous les murs de Bretagne : Régénéra- teur Ghambalot.,. Il y avait dessous une dame mirobo- lante qui soulevait des haltères monumentales, tandis qu'un vieux monsieur retroussait la pointe de sa mous- tache.

CHAMBALOT

Un symbole!... Ton tabac ne vaut rien.

KERVIL

Tu trouves ? C'est du tabac de troupe. Je ne peux fumer que ça.

CHAMBALOT

Perdrot m'avait dit que ta grand-mère t'avait légué des immeubles?

KERVIL

Cette vieille maison tout simplement, ces meubles dont je ne sais pas me séparer, et quelques hectares de pâturages; mais j'ai vendre les moutons peu à peu.

CHAMBALOT

Tu t'es marié trop jeune.

KERVIL

J'avais une théorie, je ne voulais pas être rente par ma femme, moi! Je ne voulais rien devoir qu'à moi seul.

LES MOUETTES l'3

CHAMBALOT

Quelle naïveté! Et tu as cru qu'on t'en saurait gré? Pour t'admirer noble et généreux, tu as gâté deux vies : la sienne et la tienne. Egoïste! Et tu en es à prendre des pensionnaires?... Allons, il faut que tu découvres un régénérateur, toi aussi !

KERVIL

Pourquoi pas? Cette bonne femme qui était tout à l'heure, je lui insinue de mon sérum dans la peau depuis trois semaines... Voici la courbe des résultats. Très convaincante! Ça peut t intéresser, toi, l'homme des régénérateurs.

CHAMBALOT

Que ce soit bon, que ce soit mauvais...

KERVIL, ironique. Ça n'a pas grande importance?

CHAMBALOT

Non! D'abord, il faut que la fabrication ne coûte rien, ou presque, si l'on prétend gagner quelque chose.

KERVIL

Les pharmaciens exigent des remises énormes .

CHAMBALOT

Toi, tu leur vendras des produits fabriqués avec des éléments de choix ; et tu ne joindras pas les deux bouts !

KERVIL

Tu n'aimes guère encourager les gens?

l4 ^ES MOUETTES

CHAMBALOT

D'ailleurs rien à faire sans publicité. Une chronique du réclame scientifique dans un grand journal de Paris, c'est tout de suite cinq ou six mille en première page, la seule qui influence le lecteur. Trois mille en seconde ; et celle-ci ne vaut que pour réveiller les souvenirs du client.

KERVIL

Mes résultats convaincront par leur seul énoncé.

CHAMBALOT

Tu inventerais l'eau de Jouvence... eh bien, sans réclame, ça ne rajeunirait pas dix vieilles danseuses puisqu'elles ignoreraient ton miracle.

KERVIL

L'Académie de médecine discutera prochainement ma seconde observation, qui sera communiquée aux publicistes.

CHOMBALOT

Les journaux l'inséreront si tu paies. Si tu ne paies pas... bonsoir!

KERVIL

Mais, ils apprendront qu'il s'agit de sauver des exis- tences... par milliers.

CHAMBALOT

Des milliers d'existences!... Ils s'en moquent, les administrateurs!... Crois-tu qu'ils vont gâcher leur combinaison de prospectus en vantant un produit gratis?... Des milliers d'existences!.. Ils s'en fichent!

LES MOUETTES l5

KERVIL, après un siience ironique.

Toi, tu déprécies trop mes chances... Tu dois avoir tes raisons.

CHAMBALOT

Malin!... Eh bien, non, non, les affaires, actuelle- ment. ..(il s'approche d'un porirait). Quel estdonece militaire?

KERVIL

Mon père, le capitaine de frégate; celui que les Pavillons Noirs ont tué.

CHAMBALOT

L'imprudent... Et là?

KERVIL

Mon aïeul maternel, le vice-amiral de Kerledan; il assistait à la bataille de Navarin en 1827.

CHAMBALOT

Ah oui, l'indépendance de la Grèce!... De la poli- tique d'opéra. Ecoute! tuas trop d'atavismes héroïques pour rien entendre au commerce. Moi, on m'a réformé pour la vue... Aussi, je vais t'abattre tout à l'heure

quatre mouettes sur cinq.

(Il rit.)

KERVIL

Oui, tu me parais un homme adapté à l'époque, toi! (Entre Yvonne.) Yvonne, jeté présente notre nouveau pen- sionnaire: M. Ghambalot.

l6 LES MOUETTES

.SCÈNE VI Les Mêmes, YVONNE.

YVONNE

Monsieur, on a déjà monté vos bagages dans les chambres.

CHAMBALOT

Je vous remercie, madame... La pipe vous incom- mode-t-elle? Non... Je vous demanderai tout à l'heure la permission d'aller faire quelque toilette... La chaleur est accablante... Je félicitais à l'instant mon ami Kervil sur votre portrait... Gela ne vous ressemble plus entiè- rement... Sans doute, il a été peint, il y a longtemps déjà?

YVONNE

Huit ans, lorsque nous nous sommes mariés. Je ne parais plus aussi jeune.

CHAMBALOT

Vous êtes différente, voilà tout... On change. Ainsi Kervil, autrefois, il se rasait. Maintenant il laisse croître sa barbe. Ça l'a transformé... Vous l'avez per- mis, madame?

YVONNE

Puisque ça lui plaît! Quant à moi, j'y gagne : j'ai quelque chose de plus à chérir en lui.

CHAMBALOT

Voilà de l'exquise galanterie!... Hébergez-vous d'au- tres pensionnaires que moi?

LES MOUETTES 17

KERVIL

Oui, notre cousine, avec sa fille et sa belle-mère.

YVONNE ,

La veuve d'un député. Une Parisienne, une jolie femme.

CHAMBALOT

Une jolie femme? Tant mieux!

KERVIL

Une mère admirable. Elle reste dans ce trou pour son enfant délicate comme le père que j'ai soigné jusqu'à la fin.

YVONNE

J'espère que vous vous plairez ici... Avez-vous ap- précié notre vue?

CHAMBALOT

Non, pas encore. Il y a une vue? donc?

YVONNE

Aimez-vous l'espace, cette vaste étendue d'océan, ces lacs de soleil dans la mer grise?

CHAMBALOT

On dit que les cygnes sauvages passent quelquefois sur cette côte... Je voudrais bien... (il fait le geste de mettre en joue.)

KERVIL

Jamais je n'en aperçus.

LES MOLETTES

YVONNE

Vous ne souffrirez pas de voir ces beaux oiseaux saigner, et puis agoniser?

CIIAMBALOT

Moi, vous comprenez, je ne m'occupe pas des bêtes; je m'occupe de mon tir.

KERVIL

Il s'occupe de lui, il s'occupe de développer son adresse, sa force, sa personne. Voila ce qui rend omni- potentes les races du nord.

YVONNE

Ah!

KERVIL s'excitant.

Tandis que notre sensibilité atrophie nos vigueurs. Elle nous rend timides, peureux, infirmes d'âme et de corps.

GHAMBALOT

Il exprime à merveille de saines opinions.

YVONNE

Auriez-vous déjà, monsieur, fait un disciple; et en si peu de temps?... A l'ordinaire, on le persuade moins vite. Mes compliments.

CIIAMBALOT

Me voilà très fier. Que regardes-tu comme ça, hein?

KERVIL

Rien. Rien.

LES MOUETTES IQ

CIIAMBALOT

La cendre de ma pipe tombe sur le fauteuil... Madame, que d'excuses je vous dois!... La cendre ne tache pas... Je n'ai rien brûle?... Non! Du lampas à quarante francs le mètre au moins !

YVONNE

Il a fallu qu'on le tissât exprès à Lyon sur un vieux modèle de l'Armor.

CHAMBALOT

C'est trop précieux pour les fumeurs.

YVONNE

D'habitude, Jean fume sur la terrasse.

CHAMBALOT

Ça dépend des goûts. Moi, je préfère fumer à l'inté- rieur, dans un bon fauteuil l'on s'étale bien. Ça ne vous gêne pas?

yyonne

Oh... non.

CHAMBALOT

Permettez-moi de passer dans ma chambre. .. A quelle heure déjeune-t-on?

YVONNE

Midi et demi.

CHAMBALOT

C'est un peu tard.

20 LES MOUETTES

SCÈNE VII YVONNE, KERVIL

YVONNE

Le lampas est brûle.

KERVIL

Très peu!... Quatre points noirs. Ça nous coûtera dix francs chez le stopeur...

YVONNE

Il aurait pu fumer dehors, ton ami.

KERVIL

Il a des façons de célibataire.

Enfin, les six cents francs de sa pension assurent le bilan de notre été !

KERVIL

Si je ne me trompe, il tourne autour de moi pour dé- couvrir la formule de mon sérum, et composer ensuite un de ces remèdes qu'il vend à force de réclame. Il peut nous gagner une fortune, ce gaillard-là!

YVONNE

Avec des moyens de charlatan ?

KERVIL

Il est l'agent général de la Société des Produits Phar-

LES MOUETTES 21

maceutiques dont les bénéfices se chiffrent par mil- lions.

YVONNE, en colère.

Alors il n'y a plus qu à tout supporter?

SCENE VIII Les mêmes, GILBERTE, Mme DARNOT

GILBERTE, du dehors.

Domino... Domino... Quel chien!... Le voilà encore qui poursuit les poules... Domino!. Domino!... Ah! oui. Mais il va l'attraper, le coq!

KERVIL

Madame Darnot, vous semblez bien allègre, ce matin!

MADAME DARNOT

Cette brise fouette la peau. Elle me réconforte!

GILBERTE

Vous savez : Domino attrape les poules... Il va les manger!...

YVONNE

Non, non, laisse-le, va!

GILBERTE

Docteur, j'ai développé toutes nos photographies...

22 LES MOUETTES

Ça sèche vite. Celle vous ramez avec maman, dans la barque : elle est idéale?

YVONNE

Adrienne a bien dormi?

GILBERTE

Très bien... Ce n'est pas comme moi. J'en ai eu des cauchemars !

MADAME DARNOT

Je crains que l'air de l'Océan n'agace les nerfs de cette jeune personne... Elle' s'agite... Elle ba- varde.

GILBERTE

Oh, grand'mère, je ne bavarde pas tant!... La preuve, c'est que j'achève, ce soir, le gros livre. Vous m'en prêterez un autre, docteur; dites... Encore des mémoires... Ça m'amuse... Ça m'amuse!

MADAME DARNOT

Auparavant, on n'obtenait pas qu'elle ouvrît un seul volume.

GILBERTE

Le docteur, lui, ne m'oblige pas à savoir d'abord toutes les dates sans faute. Alors, les aventures des rois, des reines, les ministres, ça devient drôle comme tout, quand il n'y a plus de dates.

MADAME DARNOT

Votre mari est un éducateur admirable.

LIS MOUETTES 2'i

YVONNE

Jean aime expliquer l'univers à tous et selon l'intel- ligence de chacun.

KERVIL

Il suffit d'indiquer, sans contraindre.

GILBERTE

Voilà mère!

SCÈNE IX Les Mêmes. ADRIENNE, puis GHAMBALOT

ADRIENNE

Bonjour tout le monde!

KERVIL

M. Chambalot, mon ami, chimiste distingué... Mme Darnot, Mme Adrienne Darnot. MUe Gilberte Darnot*

GILBERTE, bas à sa mère.

Pourquoi le monsieur est-il descendu en camisole?

ADRIENNE

Chut!

CHAMBALOT

Mesdames, tolérez-vous le pijama?... Il fait si chaud ! Je nie suis permis de revêtir le pijama pour déjeuner. Sur le paquebot, dans la mer Rouge, les dames a<<i|>-

24 LES MOUETTES

tent le pijania... Madame Darnot, j'ai beaucoup connu votre fils, le député progressiste. Nous lui devons la prime d'exportation pour les sucres.

MADAME DARNOT

En effet, il s'occupa de la question.

CHAMBALOT

Grâce à ce privilège quelques-uns de nos raffineurs ont empoché jusqu'à trois cent mille francs de béné- fices nets par campagne de fabrication, en vendant leurs produits cher en France, et à moitié prix sur les marchés d'Angleterre. Ce fut notre brave peuple qui paya la note en sucrant son café, en mangeant sa conli- ture : aliments toniques et réparateurs.

MADAME DARNOT

J'ignorais ces résultats indirects !

CHAMBALOT

Oh, je connais l'affaire. Dès cette époque je fournis- sais une partie des produits chimiques aux usines du Nord. Je fus membre de la commission qui résolut d'offrir une médaille de vermed : « A Philippe Darnot, député de la Sarthe, les raffineurs du Nord, 1887. »

GILBERTE

Celle de l'écrin rouge, mère?

CHAMBALOT

Je me souviens même qu'elle coûta cinq cents francs au total, et que j'ai versé dix francs à la souscription.

LES MOUETTES 25

ADRIENNE

Oh ! monsieur, voilà bien une chose dont je vous sau- rai un gré éternel. Touche* là.

MADAME DARNOT

Je puis vous les rendre!...

CHAMBALOT

Vous raillez, madame, vous raillez ! (Les servantes apportent une table toute servie, disposent le couvert.) On déjeune là?

SCENE X Les Mêmes, ANNE-MARIE

ANNE-MARIE

*

Madame est servie !

(On s'assied autour de la table que les servantes ont avancée.) YVONNE

Durant la belle saison il est agréable de recevoir directement la brise de la mer, n'est-ce pas?

MADAME DARNOT

Sans doute.

CHAMBALOT

Oui. (Fredonnant.) Et l'on voit passer les bateaux tout le long de l'eau en vidant son verre. Mais l'ombre est légère. La boisson va s'échauffer. Je propose d'avancer la table ici. Qu'en dites-vous, mesdames?

2

36 LES MOUETTES

CI1AMBALOT

Les crevettes se mangent avec les doigts...

GILBERTE

Oh!

ADRIENNE

Avec les dents... aussi...

CHAMBALOT

Vous permettez que je compose un « beurre de pois- son ».

GILBERTE

Un beurre de poisson?

CHAMBALOT

Oui... Tenez. On prend un bon morceau de beurre... un bon morceau... Au moyen de la fourchette, on écrase les crevettes dedans... Là, comme ça!... Et on avale. Les pattes, la tête, les anneaux. Tout passe dans le beurre... Imitez-moi. Vous me remercierez!

ADRIENNE

J'aime mieux non. Ça ne vous oflense pas?

CHAMBALOT

Vous êtes libre. Oh! vous êtes libre! Seulement pardonnez-moi : vous ne savez pas apprécier les succu- lences. Les Australiens appellent cette friandise le fisch-toast. Avec une tartine de fromage fondu et brû- lant, saupoudré de chapelure, ce mets vaut l'am- broisie.

LES MOUETTES V)

MADAME DARNOT

Ça doit empester?

CHAMBALOT

Du tout. A Melbourne, quand je passais devant les bars, ce parfum éveillait aussitôt mon appétit.

GILBERTE

Je n'aimerais pas ça !

YVONNE

Gilberte, prends garde, tu vas tacher la nappe, mon enfant ; il ne faut pas tenir son verre incliné comme ça.

AORIENNE, très gracieuse, au docteur.

Avez-vous travaillé ce matin, monsieur l'alchi- miste?... Et à quel nouveau miracle?

CHAMBALOT

Alors? En introduisant du manganèse et de l'argent dans les veines, tu réussis à renforcer le pouvoir des propriétés électriques, à former, en quelque sorte, la pile, à dégager un fluide qui multiplie les énergies du sang. Est-ce bien ça?

K.ERVIL

Oui.

ADRIENNE, véritablement contente. Ça va?

KERVIL

» Ça va même très vite.

28 LES MOLETTES

YVONNE, impatientée.

Jean, offre donc le sel à Mme Darnot... Giberte, tu laisses glisser ta serviette... Voyons, ramasse ta ser- viette.

GILBERTE

Voilà... voilà!...

CHAMBALOT

Vous suivez les expériences de chimie organique, madame?

ADRIENNE, éloquente et coquette.

Mais, monsieur, pensez donc ! On nous découvre les secrets des forces qui animent les êtres, qui font pal- piter les chairs, et grâce à quoi notre vigueur s'aug- mente, nos membres se meuvent, notre cerveau pense, notre idée s'exalte... Qui donc ne regarderait pas indé- finiment Prométhée produire le feu nouveau?

CHAMBALOT

Très bien!... Mais, très bien! C'est très bien. . . Quand ça paraît-il en librairie ?

ADRIENNE, avec un accent de mystère passionne. Je garde pour moi mes émotions...

KERVIL

Pour elle et ses intimes.

ADRIENNE

Quelles heures incomparables vous passez dans votre laboratoire, monsieur le dieu! Que je voudrais savoir davantage afin d'éprouver de telles sensations !

LES MOUETTE^ 29

YVONNE

Moi, je les ai longtemps éprouvées. Ces instants-là compensent tant de peines.

MADAME DARNOT

Il a compromis sa santé.

YVONNE

Sa fortune.

ADRIENNE

Il s'interdit toutes les distractions, la lecture même, pour sauver des existences humaines.

YVONNE, enthousiaste et opiniâtre.

Il les sauvera !

MADAME DARNOT

Il les sauvera.

ADRIENNE

C'est absolument sûr.

YVONNE

On ne peut plus douter.

ADRIENNE, enchantée.

Tu ne doutes plus, n'est-ce pas, Yvonne?

YVONNE, très vaillante. Mais je n'ai jamais douté... moi!

KERVIL

Elle n'a jamais douté...

2.

3o LES MOUETTES

MADAME DARNOT

Elle aime trop pour ça.

GILBERTE

Mère dit toujours que vous serez le plus illustre savant du xx° siècle...

CHAMBALOT

Ecoute, mon cher : au lieu d'inoculer quelques lapins de choux, tu devrais immuniser des chevaux.

KERVIL

Evidemment! Sinon je ne pourrai pas obtenir une quantité et une qualité de sérum suffisantes pour traiter les malades à l'hôpital.

CHAMBALOT

Il te faut cinq cents cas de guérison au moins...

YVONNE, timide.

Acheter plusieurs chevaux vivants ?

GILBERTE

On pourra monter dessus.

YVONNE

Et les nourrir! Pendant combien de temps?

KERVIL

Un, deux, trois ans au plus... C'est une dépense.

ADRIENNE, rageuse.

Dire qu'il s'en faut de cela, d'un peu de cet argent

LES MOUETTES 3l

que tant d'imbéciles dilapident afin détonner les badauds de restaurant.

YVONNE, amère.

Oui, il s'en faut de cela pour sauver d'innombrables vies humaines.

ADRIENNE

Ça vous décourage .

CHAMBALOT, à la servante.

Non, merci : pas de ragoût... Ces morceaux qu'on a mélangés, qu'on a noyés dans une sauce obscure : on ne s'y reconnaît pas. J'aime bien discerner ce que . je mange, moi. Et vous, madame?

ADRIENNE, revenant sur la terre.

Moi?... Peu m'importe.

CHAMBALOT

Vous avez tort. Demandez au docteur... Plus on multiplie les sensations, plus on exerce son esprit. La gourmandise développe l'intelligence.

KERVIL

Certainement.

GILBERTE

Et tu m'empêcheras encore d'entrer dans les pâtis- series, grand'mcre !

YVONNE

Gilberte, quand montres-tu les épreuves de tes clichés?

3q les mouettes

gilberte

Tout à l'heure. Vous verrez! C'est ravissant... Il y a un docteur et ma petite mère sous l'ombrelle de plage... Je ne vous dis que ça!

CHAMBALOT

Une idylle.

GILBERTE

Comment?

CHAMBALOT

En grec : Eïdullion signifie « petit tableau ». Eh bien, c'est un petit tableau que atous avez fixé sur la plaque sensible.

ADRIENNE, empressée pour une diversion.

A-t-elle de jolies couleurs, ma fille, ce matin? Voyez-moi ça ! Et quel appétit?

KERVIL

Elle se porte vraiment mieux.

CHAMBALOT

A la voir, on liquéfierait l'air de l'Océan, pour le mettre en bouteilles, et le lancer comme régénérateur.

ADRIENNE, politique.

Monsieur, pourquoi votre Société des Produits Phar- maceutiques ne s'intéresserait-elle pas aux travaux du docteur Kervil?

CHAMBALOT

Nous y songeons.

LES MOUETTES 33

KERVIL

Chambalot, je te le répète : tu n'es pas venu seule- ment pour me rendre une visite de vieux camarade.

YVONNE

Monsieur, comme je vous remercierais!

CHAMBALOT

Ne me remerciez pas : il n'y a rien de fait. Pas mau- vaise la salade...

YVONNE '

Un peu trop de vinaigre...

CHAMBALOT

Il n'en faut pas trop. C'est comme les ennemis... Un peu. C'est bon, ça parle de nous... Trop... ça nuit... ça cuit! Hein, Kervil, tu dois en savoir quelque chose?

KERVIL

Des ennemis?... Moi?

ADRIENNE, brusque.

Qui donc peut le haïr, lui?

YVONNE, stupéfaite. Mon pauvre Jean!... Tu as des ennemis?

ADRIENNE, en colère.

Lui? oh, par exemple!...

MADAME DARNOT

Quel genre d'ennemis?

34 LES MOUETTES

CHAMBALOT

Des rivaux. Des émules. Des amis, si vous préférez. C'est la même chose.

KERVIL

Qui?

CHAMBALOT

Nos anciens camarades. Toute la brasserie « Panta- gruel », ta promotion d'internat, tes collègues de la marine : Roussel, Laurent, Gardouel... et les autres...

YVONNE, blessée.

Gomme c'est étrange ! Tout le monde l'adore ici.

KERVIL

Que leur ai -je fait?

CHAMBALOT

Une notice que l'Académie discute... J'ai demandé un peu d'huile d'olive.

YVONNE, ricanant. De la jalousie, alors?

MADAME DARNOT

Ça ne aompte pas.

ADRIEXNE, dédaigneuse. Docteur, il vous suffit de mépriser.

CHAMBALOT, remuant la salade. Hé! hé! Mauvais système.' Ces braves garçons ne

LES MOUETTES 35

lui pardonnent pas de surgir sur le chemin du succès, de leur succès... C'est de l'huile d'olive, hein?... Au congrès de physiologie, nous nous trouvions là, des pharmaciens, des chimistes, des entomologistes, des histologistes, des biologistes... On s'était groupé par promotions... Je bavardais avec l'un, avec l'autre, lors- que tout à coup on apprend ta veine.. . Ah ! ! Kervil, le bon Kervil, notre vieux Kervil, qui jusqu'alors ne gênait personne, Kervil le major de marine, à fond de cale quelque part, dans les mers de la Sonde ou sur les côtes de la Patagonie, Kervil a sa notice commentée à l'Académie ! Ah mais ! Ah mais ! Voyez-vous ça : il prend la meilleure place convoitée. Il dépasse d'un coup ses camarades de l'internat. Ah mais! ah mais!... Chacun se rebiffe!... Moi-même je me suis rebiffé comme un autre. Mais oui.

MADAME DARNOT

M. Chambalot ne s'embarrasse pas d'hypocrisie !

YVONNE

Alors vous faisiez chorus avec ses détracteurs?

CHAMBALOT

D'abord. Après j'ai défendu Kervil.

MADAME DARNOT

Sûr?

CHAMBALOT

Voyons! Un sérum : ça se lance, ça s'exploite»?

ADRIENNE

C'est juste !

% LES MOLETTES

MADAME DARXOT

Et si vous n' aviez pas flairé un bénéfice?

CHAMBALOT

J'aurais rugi comme les autres.

ADRIENXE, souriant.

Ah, monsieur!

CHAMBALOT

Quoi? Pensez- vous qu'on laisse un concurrent s'em- parer dune chance, sans se débrouiller, sans protes- ter, sans hurler?... On rage, vous comprenez!

YVONNE, révoltée.

Non, je ne comprends pas...

ADRIENNE

C'est du propre!

MADAME DARNOT

Expliquez-moi de quelle manière ces envieux peuvent nuire au docteur.

CHAMBALOT

Ils détruiront, par leurs critiques acerbes, l'effet de toute la publicité que mettrait en œuvre une compagnie financière.

KERVIL

C'est à craindre. On exagérera les points faibles de la théorie. Ils ne sont qu'accessoires. On en fera l'essen- tiel.

LES MOUETTES 3~

CHAMBALOT

D'ailleurs, ils sont quelques gaillards très intelli- gents, et d'autant plus irritables que le sort ingrat les voue à la misère.

KERVIL

Contre toute justice.

ADRIENNE

Allons donc! Le génie s'impose toujours.

CHAMBALOT

A votre place, madame Kervil, je me défierais... .Madame défend votre mari avec un empressement chaleureux.

MADAME DARNOT

Le docteur Kervil, jusqu'au dernier jour, a défendu, lui, mon malheureux fils contre la maladie. Son dévouement nous a sauvées de difficultés graves, après la catastrophe.

KERVIL

Non. (Impatient.) Yvonne, faites servir le café. Anne- Marie, le café. (On se lève de table.) Que fumes-tu?

CHAMBALOT

J'ai mes cigares... (En se fouillant, il extrait un amas de lettres.)

KERVIL

Quel paquet de lettres!

CHAMBALOT

Nous avons écrit à tes confrères, quand il fut ques-

38 LES MOUETTES

lion de t'offrir la commandite de notre société... Voici, d'abord, une première lettre de notre ami Perdrot; 16 avril 1906... ayant la notice à l'académie... Je passe le préambule, etc.. etc.. « Quant à Kervil... C'est vrai- ment quelqu'un... Le panier de provisions est léger à son bras... Je veux dire que son érudition ne l'embar- rasse pas. qu'il l'utilise aisément, dans un but précis... Qualité bien rare, et digne de son esprit scrupuleux... » Deuxième lettre datée du 20 mai 1906... Après le succès de la notice... « Et Kervil? Quel silence assour- dissant!... Il n'est question que de lui... Mais rien, rien, rien, ne sort de ce vacarme... Dans ses communications il loge toutes ses lectures... Ce n'est pas du Kervil, c'est du tout le monde, depuis Hippocrate jusqu'à Kocb... »

KERVIL

Il faut bien que je cite les autorités à l'appui de ma

thèse.

YVOXXE

Jean n'affirme rien sans preuves !

CHAMBALOT

Perdrot a tort. Je cite son état d'esprit qui semble celui de la plupart.

ADRIEXXE

Vous ne me forcerez pas à croire que la plupart s'acharnent à dénigrer...

KERVIL

Le cœur d'un émule n'est pas un cœur d'épouse... ou de parente.

LES MOUETTES 3o,

Mme DARNOT

Le docteur aura toujours, pour lui, les maîtres.

CHAMBALOT

Heu ! Kervil a fait des gaffes.

YVONNE, relevant le mot.

Des gaffes?

ADRIENNE, éclatant de rire. Lui, « l'homme de tact » par excellence.

CHAMBALOT

Des gaffes!... Ainsi, lorsque vous êtes venus à Paris tous les deux, votre mari ne vous a point présentée à M^e de Bénise. Or vous deviez' bien cela l'un et l'autre au docteur Prostet qui avait lu la communica- tion aux académiciens. Première gaffe !

Mme DARNOT

Mme de Bénise n'est-elle pas une ancienne dame galante ?

YVONNE, sérieuse.

Les femmes honnêtes ne se permettent pas de la fréquenter. C'est une règle élémentaire des conve- nances.

CHAMBALOT

Oui, en province, non à Paris.

MADAME DARNOT

Mmo de Bénise n'a-t-elle pas recueilli le docteur Prostet quand petit interne à l' Hôtel-Dieu il traînait

4o LES MOUETTES

des bottines éculées et des jaquettes verdies. Elle 1* «a trouvé joli, intelligent.

CHAMBALOT

Oui : elle lui a donné d'abord... le reste, puis bon souper, bon gîte,..

KERVIL

Il a recruté sa clientèle parmi les nombreux et riches sigisbées de cette personne aimable.

CHAMBALOT

Comme il se pique de gratitude, il exige qu'on vénère son amie... Kervil les a froissés. Terrible gaffe 1

ADRIENNE, autoritaire.

Les honnêtes gens l'approuveront, eux !

CIIAMBALOT

Sans le commanditer. Les honnêtes gens ne com- manditent jamais.

YVONNE, nerveuse.

Grâce à Dieu, Jean me respecte assez.

CHAMBALOT

Ta, ta. ta! De son vivant ma femme rendait visite à Mmo de Bénise, et nous la recevions dans notre campagne.

KERVIL

Perdrot l'invite, lui. à tous les dîners qu'offre Mmc Perdrot!

CHAMBALOT

Maintenant!... Autre gaffe : votre mari dédaigne de se rendre aux banquets de corps.

LES MOUETTES 4*

KERVIL

J'adresse toujours des télégrammes aux divers pré- sidents.

MADAME DARNOT

Ça ne suffit pas. Mon pauvre fils assistait à tous les festins électoraux, luit

ADRIENNE, riant avec bruit.

Soyez vorace, docteur, si vous tenez à ce que vos expériences s'achèvent.

KERVIL

Ai-je le temps de courir à Paris banqueter toutes les semaines ?

CHAMBALOT

Autre gaffe : vous n'avez pas souscrit pour la nou- velle statue de Claude Bernard.

YVONNE

Beaucoup de médecins ne souscrivent pas non plus.

KERVIL

La statue ne peut être érigée faute de générosités suf- fisantes.

CHAMBALOT

Ce camouflet vexe les organisateurs. Ils tiennent bonne note de ceux qui se dérobèrent. Gaffe; je vous dis : gaffe !

YVONNE, désespérée.

Nous n'avons pas les moyens !

42 LES MOUETTES

CHAMBALOT

Autre gaffe : les médecins et les apothicaires de pro- vince se plaignent que tu n'aies pas répondu à leurs demandes de renseignements sur la valeur électrique du sang... Gaffe! Tu ne remercies pas non plus, avec l'emphase nécessaire, les revues spéciales qui rendent compte de tes travaux : gaffe!... Autant de gaffes, autant d'ennemis !

YVONNE, en détresse.

Mais je dépense cinquante francs par mois pour les timbres !

MADAME DARNOT

Décidément, c'est comme en politique. Kervil com- mence à devenir célèbre. Il sied qu'il paye la fanfare.

ADRIENNE

Est-ce la faute du docteur, s'il ne peut?

CHAMBALOT

De tous les vices, la pauvreté est celui qu'on par- donne le moins.

ADRIENNE. (.Elle frappe la table.) Parmi les financiers, oui; mais parmi les savants?

CHAMBALOT

Alors la richesse est le résultat qu'on prise le plus.

ADRIENNE

C'est faux !

LES MOUETTES 43

YVONNE, criant.

C'est faux !... Jean n'a-t-il pas dénoncé publiquement les monstrueuses bévues de Robertson, le millionnaire ; et malgré la renommée considérable de ce charlatan.

CHAMBALOT

Autre gaffe ! Tous ceux à qui Robertson prête de l'ar- gent, tous ceux qui rencontrent chez lui des person- nages utiles, tous ceux qui flirtent avec sa trop jolie femme, voilà les ennemis désignés de Kervil... Oh, les gaffes, les gaffes.

ADRIENNE

On ne lui saura pas gré d'avoir eu le courage de dire la vérité, même aux puissants.

CHAMBALOT

On lui saura gré par-dessous. Mais par-dessus, pour ne pas se mettre mal avec la clique Robertson, on l'ac- cusera d'envie et de jalousie, tout comme vous accusez d'envie et de jalousie ceux qui vont l'attaquer, chère madame.

ADRIENNE,

Vous vous rangez presque avec ceux-là.

CHAMBALOT

Moi? Pouvez-vous dire!

ADRIENNE, ennemie. Mais oui... vous ne différez pas des autres...

MADAME DARNOT

Vous accepterez bien cependant qu'un honnête

44 LES MOUETTES

homme vive à l'écart, loin -de tous les trafics et de toutes les machinations.

YVONNE

Qu'il refuse de conduire sa femme chez des personnes légères.

CHAMBALOT

Eh bien, qu'il demeure dans son trou de Bretagne. Quand il aura soixante ans. le monde admettra peut- être l'importance de ses travaux. D'abord, pourquoi veut-il réussir tout de suite?

YVONNE, dévole. Pour sauver des milliers d'existences.

CHAMBALOT

Ça n'intéresse personne, ça... Non... personne!

MADAME DARNOT

Ça l'intéresse, lui!

YVONNE

Sa conduite leur fait honte !

ADRIENNE

Ils ne tolèrent pas qu'il leur soit supérieur par la

conscience!

YVONNE

Voilà tout !

CHAMBALOT

Mais c'est une galle en effet que de se rendre odieux, en affectant une vertu qui ne peut que condamner les faiblesses d'autrui, s;ms indulgence.

LES MOUETTES /p

KERV1L

Oui, c'est à la fois beaucoup trop de vanité, et beau- coup trop de mépris,

CHAMBALOT

Voilà comment on détruit son œuvre ! ADRIENNE, calme, à Chambalot.

Eh bien, à vous la mission de la divulguer, cette œuvre ! . . .

CHAMBALOT

A moi?... Je ne me charge pas d'une mission! J'exa- mine les chances d'une aflàire.

KERVIL

Et les chances sont diminuées par toutes ces anti- pathies.

YVONNE, les larmes dans la voix.

Il ne se trouvera donc pas d'honnêtes gens pour le soutenir contre cette cabale?

ADRIENNE

Il s'en trouvera !

CHAMBALOT

Seulement ceux que vous appelez les honnêtes gens ne jouissent d'aucune influence à Paris. Ce sont des timides. Ils s'indignent dans leur coin, prudemment.

YVONNE

Trop prudemment.

ADRIENNE

oui, les honnêtes gens sont lâches!...

46 LES MOUETTES

KERVIE

Ils sauvegardent leur quiétude...

MADAME DARNOT

Ils laissent agir les méchants qui sont audacieux...

ADRIEXXE

Alors, le respect du travail et du talent n'atténue pas dans les esprits toutes ces raisons [misérables de le haïr?

Cil VMBALOT

Ça viendra, ça viendra!... L'enquête n'est pas ter- minée. Quand j'aurai passé avec luij deux ou trois jours, dans son laboratoire, j'enverrai mon rapport. La Compagnie jugera.

SCENE XI Les Mêmes, ANNE-MARIE.

AXXE-MARIE

On vient demander que monsieur aille à Locmaria, pour le maréchal-ferrant. C'est un éclat de fer dans la tempe... Ça presse... son fils est vert, le pauvre garçon...

KERVIL

A Locmaria?... Treize kilomètres... Vous m'excu- serez? Ma trousse! Anne-Marie, la bicyclette est sous le hangar?

LES MOUETTES 47

ANNE-MARIE

Oui, monsieur.

YVONNE

Le temps se couvre... A-t-ii pris son caoutchouc?... Anne-Marie ! Anne-Marie !

GILBERTE

Je vais le chercher. (Elle sort.)

ADRIENNE

Son caoutchouc ? Je l'ai vu dans le vestibule !

(Elles sortent affolées).

SCENE XII MADAME DARNOT, CHAMBALOT. (il verse abon-

damment du rhum dans une soucoupe, compte les morceaux de sucre, et allume l'alcool.)

MADAME DARNOT, agacée.

Vous n'avez pas-besoin de médecin, vous!... Vous vous soignez tout seul.

CHAMBALOT

Que je savoure ou non mon brûlot, Kervil devra tout de même courir au diable... chez son blessé... Alors?... alors?...

MADAME DARNOT

J'admire un esprit si positif.

48 LES MOUETTES

CHAMBALOT

Je ne me paie pas de mots, ni d'émotions hypo- crites... moi. Dans ma jeunesse, j'ai cru comme tout le monde à l'amour, au désintéressement, à l'honneur, à la générosité. Bientôt j'ai vu les malhonnêtes gens par- venir au faîte des grandeurs. Mes bons amis m'ont berné avec mes belles amies qui m'ont trahi après m'avoir dépouillé. Alors je me suis dit : l'amour, l'honneur, le désintéressement... tout cela, c'est de la camelote !

MADAME DARXOT

Aujourd'hui, il n'y a qu'une puissance, l'argent, et qu'un moyen, l'aplomb, n'est-ce ^>as?

CHAMBALOT

Mais oui. Au lieu de pleurnicher sur la corruption générale comme les poètes de quatre sous, prenons donc bravement le parti de vivre avec elle. Croyons qu'un chat est un chat, tout homme triomphant un fripon, sans que pour cela les déchus soient autre chose, Le plus souvent, que des imbéciles.

MADAME DARXOT

Alors il n'y a rien. Il n'y a pas de morale.

CHAMBALOT, sirotant sa liqueur.

Il y a l'égoïsme' franc, au lieu de l'égoïsme dissi- mulé.. .

MADAME DARXOT

Que voulez-vous dire?

LES MOUETTES 49

CHAMBALOT

Vous demandez un exemple? Voici : Mme Kervil adore son mari?

MADAME DARXOT

Vous l'entendez.

CHAMBALOT

Oui... Elle se démène pour qu'il n'oublie pas son caoutchouc. Eh bien, vous lui diriez demain : « Si votre mari veut devenir glorieux, il faut qu'il vous aban- donne... Vous êtes le boulet qui empêche ses mouve- ments vers le bonheur! » Pensez-vous que Mmc Kervil renoncerait, par amour sublime, à l'affection qui lui vaut un soutien, un confident, une habitude sentimen- tale, et un peu de monnaie?

MADAME DARXOT

Je ne pense pas !

CHAMBALOT

Evidemment non. Elle aime Kervil pour ce qu'il procure, non pour ce qu'il désire. Égoïsme! Et nous sommes tous ainsi. (I! verse flans son verre à liqueur le rhum de la soucoupe avec grand soin.)

MADAME DARXOT

Pas le moins du monde. J'aime ma petite fille pour elle-même.

CHAMBALOT

Erreur! Vous fabriquez une jeune personne à l'image de votre idéal littéraire. Gela vous distrait. Vous ne vous préoccupez guère de prévoir si cet idéal lui pro-

5o LES MOUETTES

diguera les félicités, ou les chagrins... Egoïsme... Vous lui conférez des sentiments de noblesse... A vingt ans, elle souffrira de rencontrer partout la bassesse, le men- songe, ou la brutalité de ses semblables. Peut-être vous reprochera-t-elle de l'avoir trompée sur la vie qui la terrassera? Vous l'aurez aimée pour vous, non pour elle.

MADAME DARXOT

Que faire alors ?

CHAMBALOT

Je n'en sais rien !

MADAME DARXOT

Mais vous êtes un homme affreux.

CHAMBALOT

Croyez-vous ?

SCENE XIII Les Mêmes. ADRIENNE, YVONNE.

ADRIEXXE

A quelle heure va-t-il rentrer?... Tu n'as rien oublié de ce qu'il emporte d'habitude?

YVONNE

Non... non... Il atout. Il a sa bonbonnière avec ses pilules de strychnine.

LES MOUETTES 5l

CHAMBALOT

De la strychnine?

YVONNE

Oui... de la strychnine. Ghaqne fois qu'il se hâte ainsi, il veut atteindre le maximum de la vitesse... Et son cœur, le soir, devient faible, faible...

ADRIENNB

Il assure que ce n'est rien.

YVOXNE

Oh!... tout de même!... Et quand je le vois partir,

c'est pour moi Ulie angoisse... (Elle réprime un sanglot.) ADRIENNE

Qu'as-tu?...

YVONNE

Il faut que sa A7ie change, que sa vie change. (Elle tombe la tête dans les mains sur la table.)

CHAMBALOT

Nous essayerons de la changer. .. Et avant peu... Que

ces dames veuillent seulement m'aider. (Tableau. Les quaire femmes le regardent avec espoir. Chambalot vide son verre d'un trait pendant que le rideau tombe.)

RIDEAU

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE CHAMBALOT, ANNE-MARIE.

ANNE-MARIE, que Chambalot caresse.

Je voudrais rester comme ça tout le temps... C'est du bonheur.

CHAMBALOT

Mignonne, écoute-moi : si tu m'aimes... Tu m'aimes? Oui... Eh bien, si tu m'aimes... (A voix basse) dépêche-toi d'essuyer mes bottines avant qu'on entre. (Anne Marie se précipite, retrouve la serviette qu'elle a déposée sur une chaise et se met à genoux.) Cette ailreuse route n'était que poussière... Frotte fort, allons... hardi... Eh! eh... tune vois donc pas que tu salis, là. Mais il y a du noir sur ton tor- chon, bête... Voilà mes bottines tachées, maintenant. (furieux.) Si tu crois que c'est drôle!

54 LES MOUETTES

ANNE-MARIE

Je ne savais pas.

CHAMBALOT

Il fallait savoir, imbécile!... Tu ne vas pas pleurer, maintenant. Arrête le déluge! donc flotte l'arche de Noé que je t'y fourre. Approche : je t'embrasserai.

ANNE-MARIE

Pour ça, non. Non. Monsieur se montre trop méchant avec moi !

CHAMBALOT

Allons, petite chérie, ne te fâche pas...

ANNE-MARIE

Si je m'étais plainte à madame quand vous m'avez poursuivie, la première fois, il y a quinze jours.

CHAMBALOT

A quoi bon? Mme Kervil m'eût fait une scène... Chacun eût appris l'aventure. Et puisque chacun a des idées toutes simples sur la vertu des soubrettes, la voix publique t'accuserait maintenant de m'avoir séduit par tes vices. Et du reste, la malice de tes yeuN m'encourageait.

ANNE-MARIE

Par exemple!... Vous avez été le plus fort, une minute ,... voilà tout.

CHAMBALOT

Et depuis? Le badinage te fut agréable, il me

LES MOUETTES 55

semble. Enfin, si je ne m'abuse, tu avais rendu très heureux un autre gaillard, pour le moins, avant moi...

ANNE-MARIE

C'est mon fiancé, d'abord. Je ne pourrai pas lui mentir. Alors, il ne me voudra plus en mariage...

CHAMBALOT

Ton fiancé n'a rien à voir là-dedans! 11 est marin, n'est-ce pas? Tu me l'as dit. Il navigue dans l'espoir de te retrouver gentille, avenante, fidèle... Je connais déjà ton âme... Tu ne détruirais pas cet espoir... Au lieu de te chagriner par une confession inutile, tu lui farderas la vérité, comme il convient.

ANNE-MARIE

Non; je ne pourrai pas...

CHAMBALOT

Tant pis pour toi ! Tant pis pour lui !

ANNE-MARIE Tout ce que vous dites est méchant.

CHAMBALOT

Tu me parais bien triste... Écoute. Je t'emmènerai. Tu voyageras dans toutes les villes avec moi. Et si tu es sage, je t'achèterai des toilettes très jolies. Je ferai de toi ma belle gouvernante à cent francs de gages par mois. Veux-tu?

ANNE-MARIE

Non, je ne vous suivrai pasAVous êtes un sans-

56 LES MOUETTES

cœur!... un sans-cœur !... Elle se tamponne les yeux avec son mouchoir.)

CHAMBALOT, comme s'il se parlait à lui-même et regardant le vide.

Sans cœur? Oui. Que veux-tu? Trop de femmes ont, pour moi, trahi des époux dévoués, des amants passionnés sans motif, pour la satisfaction de tromper, ou la gloire d'être les intimes d'un homme qui les pro- mène en automobile... un homme riche d'apparence.

ANNNE-MARIE

Alors, pour vous, je suis pareille à toutes les men- teuses que vous avez connues?

CHAMBALOT

A quoi bon récriminer? Le mieux est encore de saisir la joie de l'instant. Tout à l'heure tu te plaisais dans mes bras ! Ose dire que non... Reviens, ma petite Anne-Marie. Ici. Ici, mignonne... Allons, ici! Obéis!

ANNE-MARIE se laisse attirer par le tablier.

Oh, sans cœur... Monsieur est sans cœur.

CHAMBALOT, qui la serre contre soi, triomphant.

Voilà ce qu'on appelle une petite fille agréable... Qu as-tu?

ANNE-MARIE, entendant du bruit. On vient...

CHAMBALOT

Et puis après?...

(Elle se débat et s'enfuit. | ANNE-MARIE

Laissez-moi. je vous dis...

LES MOUETTES OJ

CHAMBALOT

Tu te sauves?... Ah! petite... petite... tu n'as pas le

courage de tes opinions.

SCENE II CHAMBALOT, ADRIENNE.

ADRIENNE, un livre à la main.

Ah ! ah !

(Elle fait des mines moqueuses.

CHAMBALOT

De quoi ?

ADRIENNE

Soyez tranquille, je n'aurai rien vu.

CHAMBALOT

Mais, je ne me cache pas.

ADRIENNE

En effet ! . . . Vous poursuivez les femmes de chambre?

CHAMBALOT

Ce ne sont pas seulement des goûts ancillaires. Quand je m'installe clans un pays, je goûte toujours aux vins de l'endroit, aux pâtisseries indigènes, aux plais régionaux. Je tue et mange de son gibier. Je recherche

les bonnes grâces de ses filles. Celles-ci me donnent.

58 LES MOUETTES

par leur langage, leurs gestes, leurs mœurs et leur ma- nière d'aimer, une impression générale du terroir, une impression qui persiste

ADRIEXXE, s'asseyant et ouvrant sou livre. L'amour aide-mémoire !

CHAMBALOT

Précisément. Que j'oublie le chiffre de la production annuelle du sarrasin, chose utile à connaître, je me dirai : Anne-Marie, la jolie bouche large et très rouge, les taches de rousseur autour des yeux, la nuque hàlée... 2.870.92- hectolitres de sarrasin.

ADRIEXXE

Quel homme ingénieux! Vous tirez parti de tout.

CHAMBALOT

C'est ma force !... Tenez!... Avant moi, les gens d'ici laissaient perdre le varech sur les grèves. De ces végétaux, aujourd'hui, mes usines extraient les médi- caments qui soulagent l'humanité souffrante...

ADRIEXXE

A la bonne heure, ça!

CHAMBALOT

Mais oui, on se fait des idées fausses sur les gens... Par exemple, quoi qu'on en dise, la Bretonne, outre sa peau douce...

ADRIEXXE

Je n'en doute pas...

LES MOUETTES DQ

CHAMBALOT

Cela signifie-t-il que vous connaissez aussi 1rs appas des Bretons?

ADRIENNE

Non; mais je ne doute pas que vous n'ayez le dessein de me dire les inconvenances de vos aventures; et je n'y tiens guère...

CHAMBALOT

Voyons : vous n'allez plus à l'école chez les sœurs...

ADRIENNE

J'ai horreur de ces histoires qui semblent établir tout de suite entre celui qui les conte et celle qui les écoute une complicité préalable pour un vice prochain.

CHAMBALOT

N'ayez crainte. Détestant la rengaine sentimentale et littéraire, je ne recherche pas les femmes du monde. Aussi, je ne me suis jamais proposé de vous faire la cour, moi...

ADRIENNE

Je l'espère bien!

CHAMBALOT, malicieux.

Vous quêtez une déclaration (Geste d'Adrienne pour me rabrouer ensuite. Pas si bête... Jules Chambalot ne commet pas de ces bévues. Il n'ignore pas que la place est prise... Mais oui... La place est prise... Bon : jouez- moi l'étonncment. Demandez-moi le nom avec une moue d'ironie qui vous prêtera la mine de croire à une pla Lsan- terie. Vous riez. Tant mieux-!...

Go LES MOUETTES

ADRIEN XE

Il faut que je rie. si je ne me fâche pas... Vous êtes comique.

CHAMBALOT

Certainement, mais aussi perpicace et franc. C'est le secret de mon pouvoir sur les hommes, sur les femmes.

ADRIEXXE

Alors elles ne vous résistent pas.

CHAMBALOT

Résistez donc à ces muscles-là.

ADRIEXXE

La violence ?

CHAMBALOT

D'abord... Les sentiments, puis la douceur ensuite...

(Il va prendre dans un coin son fusil de chasse et sa cartouchière.)

ADRIEXXE

Et les pères, les maris, les gendarmes?

CHAMBALOT

Je boxe bien, je ferraille mieux, je tire à la perfec- tion.

ADRIEXXE

Voilà pour les pères, pour les maris... Et les gen- darmes?

CHAMBALOT

Ni filles, ni femmes ne vont crier leurs mésaventures sur les toits de la justice. Leur pudeur me sauve. D'ail- leurs, toutes feignent d'avoir cédé, non à la décision de

LES MOUETTES Gl

mon acte, mais à la soudaineté de leur passion. Ça les h,umilie moins. Demandez à la petite Anne-Marie.

ADRIENNE

La pauvre enfant !

CHAMBALOT

Elle s'oblige à m' aimer un peu, pour ne pas recon- naître qu'elle succomba sans que l'amour d'abord l'y eût contrainte.

ADRTENNE

Et ces manières brutales ne vous nuisent pas? Vous gardez toutes vos relations ?

CHAMBALOT

Oui; puisqu'on suppose que j'ai de la fortune.

ADRIENNE

Cela suffit?

CHAMBALOT

Puisque je fais le député socialiste d'une circons- cription avec les ouvriers de nos usines.

ADRIENNE

Il faudrait donc vous tuer.

CHAMBALOT

Pardon : il y a les gendarmes pour mes adversaires.

ADRIENNE

Vous êtes invulnérable.

CHAMBALOT

A peu près...

62 LES MOUETTES

ADRIEXXE

Jamais vous n'obtiendrez le bonheur en suscitant la haine.

CHAMBALOT

Le bonheur, c'est le sens du triomphe.

ADRIEXXE

Non. Pour se croire heureux, il faut se sentir aimé.

CHAMBALOT

G est à cause de cela que vous paraissez heureuse?

ADRIEXXE

Ai-je dit que j'étais heureuse?

CHAMBALOT

Toute votre personne crie son bonheur... Quelqu'un vous adore.

ADRIEXXE

Qu'en savez- vous?

CHAMRALOT

Kervilne vous regarde pas. Il vous contemple... Et. puis, ce matin, à quatre heures, vous vous penchiez à la fenêtre.

ADRIEXXE

La mer, à l'aube, valait qu'on l'adorât. Vous l'avez vue? Elle semblait de nacre. Et ce nuage violet qui vint barrer la meule rouge du soleil !

CHAMBALOT ,

Vous et Kervil vous vous penchiez aux fenêtres de

LES MOUETTES 63

vos chambres afin de vous admirer en même temps que le ciel... Et il n'avait pas réveillé sa femme!

SCENE III Les Mêmes, MADAME DARNOT

MADAME DARNOT

Comment. Adrienne ! Je vous croyais sur la plage avec votre fille et le docteur.

ADRIENNE

J'écoutais les théories de M. Chambalot sur l'amour.

MADAME DARNOT

M. Chambalot joint à ses mérites d'être « un fin psychologue »?

CHAMBALOT

Allons, je vous débarrasse de mes perspicacités.

ADRIENNE

De vos imaginations tout au plus.

CHAMBALOT

Si vous voulez... Permettez maintenant que j'aille exercer mon adresse ailleurs, sur les goélands qui se rendront plus vite à mes raisons évidentes et ton- nantes.

64 LES MOUETTES

ADRIENNE

Vous allez encore massacrer ces innocents oiseaux qui font de si jolies taches en l'air?

CHAMBABOT

Patientez un peu ; je ne chasserai plus longtemps sur cette côte.

ADRIENNE

Je pensais que vous resteriez six semaines chez le docteur.

CHAMBALOT

Moins que ça, bien moins. Je perds mon temps ici, moi. J'ai le spleen dans ce nid de mouettes. Cette bonne Mme Kervil m'agace avec ses jérémiades.

MADAME DARXOT

Vous n'avez pas fini d'étudier le sérum du docteur?

CHAMBALOT

Son sérum?... Heu!... Avec les ressources dont il dispose il ne pourra d'ici longtemps l'expérimenter.

ADRIENNE

Fournissez-lui d'autres moyens.

CHAMBALOT

11 s'en servirait mal. Sa femme et lui ne sont que deux nigauds dans un trou de rocher. A toutes mes observations pratiques ils répondent qu'on les aidera parce qu'ils vont sauver mille et mille existences. Mille

LES MOUETTES 65

et mille existences par ici, mille et mille existences par là! Mille et mille existences. Avant de sauver mille et mille existences, ils feraient bien d'en sauver deux : les leurs! Au revoir...

(Il s'esquive.)

SCÈNE IV ADRIENNE, MADAME DARNOT

MADAME DARNOT

Quel odieux personnage!...

ADRIENNE

Oh! ce n'est qu'une sinistre plaisanterie. Le cour- tier dénigre les avantages qu'il convoite quand il veut les acquérir au moindre prix.

(Elle ouvre un livre, et s'installe devant la mer.)

MADAME DARNOT

Vous restez ici pour lire cet ouvrage sur la Psycho- logie des Foules ?

ADRIENNE

Apparemment.

MADAME DARNOT

C'est ce volume que vous avez demandé à votre libraire de Paris le soir le docteur vous reprocha de ne pas instruire, dès maintenant, votre fille sur ces choses... ces phénomènes, comme il dit?

ADRIENNE

Je me trouve à court devant les « pourquoi » de Gil- berte. Le docteur m'a fait honte.

66 LES MOUETTES

MADAME DARNOT

Et vous tremblez surtout de perdre l'estime de votre ami.

AERIENNE

Pas le moins du monde. Seulement il est absurde de s'obstiner dans l'ignorance. Je dois l'exemple à Gil" berte.

MADAME DARNOT

Vous me faites rire, ma chère . enfant, vous me faites rire.

ADRIENNE

A votre aise.

MADAME DARNOT

Et pour flatter ce pédant vous allez enseigner la psychologie des foules à une enfant de treize ans ! Ah !

là, là.

(Un silence. Adrienne lit. Mm* Darnot lire un carnet de sa poche, un crayon, et vérifie ses comptes.)

SCENE V

MADAME DARNOT, ADRIENNE,

GILBERTE, KERVIL, YVONNE, rentrent chargés

d'instruments de pêche.

YVONNE

Devinez nous l'avons découverte?

MADAME DARNOT

Dans sa cabane de la plage?

LES MOUETTES 67

YVONNE

Toute seule... Elle regardait la mer en pleurant, en tremblant. Ses dents claquaient.

ADRIENNE

Pourquoi pleurais-tu, Gilberte?

GILBERTE, boudeuse et les larmes aux yeux.

Pour rien... J'étais toute seule. Domino courait loin, loin, derrière les oiseaux. J'ai eu beau l'appeler, il n'est pas revenu. Et puis ma pelle rouge s'est cas- sée...

KERVIL

Comme vous, Gilberte me paraît sensible et suscep- tible. Quand elle s'attriste, c'est le délicieux portrait de vous-même aux beures de mélancolie.

YVONNE, grave, et sévère.

A la longue l'air marin excite un peu les nerfs des enfants délicates.

MADAME DARNOT, brusque.

J'ai envie de l'emmener en Touraine, dès maintenant?

KERVIL

Ne vous alarmez pas ainsi, madame Darnot! En voilà une idée!

ADRIENNE, fort tendre.

Gilberte, tu n'as pas envie de quitter le docteur Kervil, n'est-ce pas?

68 LES MOUETTES

GILBERTE

Non... J'aime encore- mieux ne pas revoir ma tante Augustine.

ADRIEXXE

Docteur, vous pouvez être fier... Gilberte adore L'abbesse et cache même dans son paroissien un brin de chanvre arraché secrètement à la discipline de cette sainte personne. Et un fétiche qui vient de la tante!

MADAME DARXOT

' Je lui connais un autre fétiche, moi. et tout aussi précieux. Elle cache, entre deux pages de son atlas, la moitié d'un lys que M. Kervil cueillit, dimanche, dans le jardin.

YVONNE, ironique.

Vraiment?... Et l'autre moitié?

GILBERTE, vivement.

Je l'ai donnée à mère pour son calepin.

MADAME DARXOT

Ah:

Embarras général.) ADRIEXXE. hautaine et vexée.

Ces lys gardent longtemps leur parfum violent que j'aime respirer. Dès que j'en puis avoir, j'en fais sécher ainsi des morceaux.

KERVIL

Je vous assure, madame Darnot : je n'ai rien noie

LES MOUETTES Go,

d'insolite dans la santé de votre petite-fille. Elle peut fort bien demeurer ici... Pour vous plaire, nous lui prescrirons un calmant.

ADR1ENNE

N'est-ce pas?

YVONNE, hostile.

Les calmants ordinaires n'ont pas beaucoup d'effet sur les enfants arthritiques et nerveuses,..

KERVIL

Si tu l'affirmes!

ADRIENNE, impatiente.

Yvonne veut jouer à la doctoresse... Elle est tout à fait drôle... (Un peu hargneuse.) Tout à fait drôle...

YVONNE, ofTensée.

Tant que ça?

(Silence.) MADAME DARNOT

A vivre avec la pensée de son mari, comme elle vit, Yvonne doit apprendre bien des choses.

KERVIL.

Elle s'assimile surtout des vérités théoriques. Dans la pratique je lui dame le pion.

(II essaie de rire.) ADRIENNE

Je le crois facilement.

YVONNE

Ceci n'est pas de moi, mais de lui : il conseille les

^O LES MOUETTES

lotions à l'eau do Cologne pour apaiser les crises de nerfs.

KERVIL

En effet...

MADAME DARNOT

Viens, Gilberte, nous allons te parfumer vigoureuse- ment. Adrienne, vous ne montez pas?

GILBERTE

Mais je veux retourner à ma cabane. Le docteur a promis de me montrer une bataille de crabes dans le bas-fond, quand la mer se sera retirée.

ADRIENNE

Nous redescendons aussitôt.

GILBERTE

Alors, boup, au galop!

KERVIL

Mme Darnot!... Elle n'a pas l'air malade, cette enfant- là!

SCENE VI YVONNE, KERVIL

YVONNE

Tu dis cela parce que tu crains de la voir s'éloigner,

de les voir s'éloigner.

LES MOUETTES JI

Comment ?

YVONNE

Pourquoi donc exiger des réponses que tu connais avant que j'aie remué les lèvres?

KERVIL

Cela signifie-t-il que tu me juges capable de compro- mettre la santé de Gilberte dans l'intention de conserver ici trois pensionnaires avec leur argent qui nous per- met de satisfaire quelques fournisseurs?

YVONNE

Tais-toi. Tu dissimules sans courage.

KERVIL

Je ne saisis pas.

YVONNE

Tu te dérobes, comme si j'étais une autre, une étran- gère... une qui ne saurait pas, ou qui n'oserait pas dire la vérité... Tu te dérobes toujours, maintenant... Tu m'échappes. Oui, tu m'échappes.

KERVIL

J'ignorais que je fusse captif, tant la prison me con- venait.

YVONNE

Oui ! marivaude ! ... Ce qui fut en toi de bon, de franc. de noble, ce qui te fit m' épouser orpheline et pauvre,

72 LES MOUETTES

cette grandeur de ton caractère,... cela s'échappe de toi. de nous.

KEIIVIL

vas-tu chercher toute cette histoire?

Dans nos vies. Dans nos vies?

YVONNE

KERVIL

YVONNE

Tu me comprends... Je suis persuadée que tu me comprends. Si tu changeais, mon Dieu... si tu chan- geais !

KERVIL

Qu'y a-t-il de modifié?

YVONNE

Tout!... Tes inquiétudes l'emportent sur ton affec- tion. Tes inquiétudes!... Peut-être le besoin d'un autre avenir.

KERVIL

Nous avons des motifs d'anxiété. Mes expériences n'avancent pas aussi vite que le souhaite Chambalot.

YVONNE

Pourquoi celui-là nous a-t-il découverts? Cet homme qu'on pourrait croire venu d'une autre patrie, d'un pays barbare, tant il parle une langue étrangère, tant il blesse tous nos sentiments!... C'est lui qui t'a changé... lui, l'intrus!

Les mouettes j3

KERVIL

Tu fais bien de l'honneur à ce gros garçon?

YVONNE

Sa mauvaise malice, je le sens bien, m'épie sans cesse, et me raille en silence. Son œil est le même quand il me regarde et quand il vise le vol des mouettes au ciel. Depuis qu'il te domine, tu songes uniquement au malheur.

KERVIL

Mais non, mais non!... Il ne m'inspire pas tant! Ce n'est pas lui qui me contraint d'interrompre mes tra- vaux du soir, mais cette lassitude invincible.

YVONNE

Je t'assure que son influence te transforme. Aujour- d'hui tu me dissimules ton mal. Avant tu ne me cachais pas même cela. Tu as pitié de mes craintes comme si je n'étais plus toi-même. Car pour soi-même on a de la clairvoyance secrète. Je ne suis plus toi puisque tu m'épargnes tes appréhensions.

KERVIL

En voilà des subtilités !

(11 range des flacons étiquetes dans une vitrine.)

YVONNE

Autrefois, quand tu étais content, tu ouvrais la fenêtre du laboratoire, lu criais : « Yvonne! Yvonne! » J'accourais. Tu m'instruisais de tout. Maintenant, tu n appelles plus que M. ChambaloL

5

-\ LES MOUETTES

KERVIL

YVONNE

KERVIL

Ghambalot et toi ! Un de trop ! Yvonne !

YVONNE

Tu as beau m'embrasser. me serrer contre toi, c'est mon corps que tu affectes, par compassion, de désirer. Ce n'est plus mon àme que tu visites avec transport. Mon àme! Tu la connais trop, comme notre vieille maison les murs se fendent et les peintures s'écaillent... D'ailleurs, tu n'estimes plus notre Breta- gne. Tiens, ce M. Ghambalot a brûlé notre fauteuil de Vannes nous nous asseyions à deux, dans le temps. Ça ne t'a rien fait?...

KERVIL

Voilà, pour une si grande querelle, une très petite cause. Réfléchis. Chambalot lancera « le tonique de Kcrvil » ! Il nous assurera l'aisance.

YVONNE

Si ça se pouvait !

KERVIL

Nous n'aurions plus qu'à nous chérir?

YVONNE

Tu m'appartiendrais?

KERVIL

Est-ce que je ne t'appartiens [i;i>?

LES MOUETTES ^O

YVONNE

Non... Tu me prêtes des instants. Tu ne me donnes pas ta vie. Tu me prêtes tes instants de loisir comme tu les prêtes à Gilberte ; et tu m'en prêtes moins qu'à la magnifique Adrienne !

KERVIL

Tu es jalouse d'Adrienne Darnot?

YVONNE

Souvent, d'ici, je t'aperçois sur la falaise avec elle.

KERVIL

Avec sa belle-mère et sa fille.

YVONNE

Adrienne et toi vous courez devant... Vous escaladez les rochers. Les deux autres vous rejoignent quand elles peuvent.

KERVIL

Que soupçonnes-tu?

YVONNE

Rien, ma foi. Seulement Adrienne te distrait de les ennuis que ma présence ne dissipe plus. Auprès d'elle tu es jeune, et joyeux; auprès de moi. triste et obsédé.

KERVIL

Je ne puis cependant pas l'entretenir d'échéances, d'hypothèques ni de traites à quatre-vingt-dix jours.

YVONNE

Tu pourrais parfois aborder d'autres sujets de cau- serie entre nous.

j6 Les Mouettes

KERVIL

Tu ne te rappelles que les ] lires moments... Les bon- nes heures n'ont aucune place dans ta mémoire...

YVONNE

J'envie cette Adrienne. Elle possède tout ce qu'il te faut : la richesse nécessaire à tes expériences, la beauté qui me fuit, les relations qui t'aideraient. Elle possède tout. Que je voudrais devenir elle-même.

KEUVIL

Alors tu ne te soucierais guère de moi! Une Parisienne mêlée aux gens de la politique et des arts, une femme qui a son coupé, ses chevaux, qui s'habille rue de la Paix, ne s'occupe pas d'un obscur médecin de la marine, sans le sou, maniaque, au bout de la Bretagne.

YVONNE

Elle t'admire avec mes yeux.

KERVIL

Pour te complaire, en personne très courtoise.

YVONNE

Ecoute : l'autre jour, je lui parlais de la fièvre jaune à bord du Siircouf et dans les hôpitaux de la Yera-Cruz. Lorsque je lui lus la lettre du Ministre et les remerciements officiels, pour avoir arraché tant d'existences à la mort, malgré ton propre mal,... elle est devenue toute blême d'émotion.

KEUVIL

Quel poème !

LES MOUETTES "

YVONNE

Elle a blêmi, je te jure qu'elle a blêmi... Elle a blêmi!

KERVIL, précipitamment.

Dans quel état tu te mets... Et pour rien... Yvonne.

YVONNE

Ta préférence est naturelle. Je m'habille modeste- ment, parce qu'il convient d'économiser, parce que j'observe aussi les règles de la religion. Notre cou- sine doit te plaire mieux avec ses vingt robes neuves!

KERVIL

Yvonne, espères-tu me convaincre d'ingratitude envers toi, de lâcheté? Tu m'iusultes en ce moment! Tu m'insultes !

YVONNE

Je ne te reproche rien, je t'avertis seulement de mes appréhensions. Songe que je t'aime, moi, que je t'aime, moi!

KERVIL

Nous nous aimons.

YVONNE

Je le crois encore... Pense aussi que me voilà dans tes mains, pauvre, faible... Cela seulement me rassure ; car tu es trop généreux pour m'abandonner dans une pareille détresse...

KERVIL va regarder à la lumière des tubes à demi pleins de liquide. T'abandonner?

;S les MOUETTES

ITVONWB

Je sais bien que tu ne te sauveras [tas. Je désire aussi que tu ne m'abandonnes pas moralement... El je ne veux pas que M. Chambalot te change... Situ chan- geais; mon Dieu !... Si tu changeais...

KERVIL. feuilletant un codex. Ce pauvre Chambalot n'a pas tant de pouvoir.

YVONNE

Comme je souhaiterais d'être injuste quand je me plains de ta froideur.

KERVIL .

Tu l'es puisque je t'ai préférée à mes amis, à mes parents qui me reprochent mon indifférence. J'ai voulu vivre pour toi seule. Et en sacrifiant mes amis, j'ai sacrifié les auxiliaires précieux de notre ambition. Chambalot prétend que tous deviennent aujourd'hui mes adversaires.

YVONNE

X'écoute pas ce Chambalot. Tes amis, c'est ton intelligence et ton caractère.

KERVIL

Alors, Yvonne... tout va bien. Soyons gais.

YVONNE

Ma joie, la voici toute puisque tu me ris et que je te tiens dans mes bras, (lis s'embrassent.) Depuis que ces gens-là sont ici. nous n'avons [tins le loisir de nous plaire.

LES MOUETTES "/_)

K EU VIL

Si l'on nous surprenait!

YVONNE

Nous découvrir enlacés en plein jour tous deux après huit ans de mariage? Qu'en penseraient ton Adrienne et ton Ghambalot !

KERVIL

Celui-lâ vit pour triompher des autres, nous vivons pour nous satisfaire de nos âmes.

SCENE Vil

Les Mêmes, ANNE-MARIE

ANNE-MARIE

Il y a du monde, à la consultation.

KERVIL

Déjà trois heures; et j'ai deux visites à faire, l'une chez le charron, l'autre chez la mère Kardenec. Par- donne-moi, Yvonne, nous n'appartenons pas seulement à notre joie.

YVONNE

Va, tu peux t' éloigner... Tu ne me quittes pas.

KERVIL

Vrai?

YVONNE

Vrai !

il sort.

8o LES MOUETTES

SCENE VIII YVONNE, ANNE-MARIE

YVONNE

Il y a plusieurs personnes?

ANNE-MARIE

Un monsieur que je ne connais pas... Un touriste qui a un bandeau sur l'œil, et puis le facteur, à cause de son pied... Ma tante Marianne attend aussi. Je lui ai pris deux poulets au même prix que la dernière fois... Et ce qu'elle a bonne mine!

YVONNE

Voilà tout de même la septième malade que le sérum guérit.

ANNE-MARIE

Le pays en parle! C'était un fantôme cette femme-là, au printemps.

YVONNE

Bientôt, le docteur sauvera des milliers d'existences; vous entendez, Anne-Marie : des milliers, des milliers d'existences !

ANNE-MARIE

Il travaille tant ! Ma tante me le disait tout à l'heure : il devrait bien se servir de sa drogue. Ça lui remet- trait du sang aux joues. 11 a l'air quasi-mort!...

LES MOLETTES 8l

YVONNE

Quasi-mort?

ANNE-MARIE

Oh!... Marianne, elle est bête. Elle parle comme ça sans retenir sa langue.

YVONNE

Le docteur vous paraît souffrant?

ANNE-MARIE

11 n'a pas bon teint, pour sûr... Monsieur.

SCÈNE IX

Les Mêmes, GILBERTE, ADRIENNE MADAME DARNOT

GILBERTE

Je sens joliment bon. Respirez!... est mon doc- teur?

YVONNE

Chez les malades !

GILBERTE

Il ne va pas venir à la plage avec nous? Et ma bataille de crabes?

YVONNE

Il vous rejoindra dans une demi heure, après sa consultation.

ADRIENNE

Allez devant, vous deux. Moi, je l'attends. Je vous l'amènerai dès qu'il sera libre. Yvonne, tu permet que je l'attende près de toi?

8a LES MOUETTES

YVONNE Si tu veux.

MADAME DARNOT

Vous ne craignez pas d'être indiscrète. . . Madame Ker- vil a peut-être sa maison à surveiller.

G1LBERTE

Viens, petite mère, nous verrons si le flot recule.

ADRIENNE

Ce n'est pas encore l'heure!

MADAME DARNOT

A votre grc.

GILBERTE

Domino ! Domino... Domino... Quel chien!.. Il guette encore les poules.

YVONNE

A tantôt.

SCENE X ADRIENNE, YVONNE

Yvonne prend une serviette qu'elle 9e meta rapiécer... Aérienne tire de son réticule le livre, et elle se dispose à lire... Mais au bout de peu d'instants elle lève les yeux, s'agite, regarde dans la direction de la rlife, va jusqu'à la fenêtre, épie et revient. Yvonne taille et coud attentivement.

ADRIENNE

Ton mari n'a pas un moment de repos. Tout à l'heure il se réjouissait de cette promenade...

LÉS MOUETTES 83

YVONNE

Et le voilà près d'un agonisant, dans une chambre triste.

ADRIENNE

Je me représente l'endroit. Gela sent le cidre aigre, le beurre rance. Une femme en bonnet de nuit, et qui ressemble à un homme déguisé, le harcèle de questions absurdes.

YVONNE

Elle demande qu'il prescrive la potion la moins chère...

ADRIENNE

Un enfant crie dans les loques du berceau ; et les poussins se réfugient sous le buffet.

YVONNE

C'est bien cela... c'est bien cela...

ADRIENNE

Il restera longtemps?

YVONNE

Chez les pauvres, il n'aime pas écourter ses visites.

ADRIENNE

Et il s'accuse toujours de mesurer son temps au peu d'argent qu'il reçoit d'eux!

YVONNE

Quand il en reçoit.

LES MOUETTES

ADRIENNE

Dans quelques semaines il terminera L'affaire du sérum. Enfin il tiendra la tranquillité, le repos.

YVONNE

Grâces à Dieu, tu plaides ardemment notre cause auprès de M. Ghambalot, toi, la seule personne que ce parfait cynique écoute un peu. Quelle reconnaissance nous te devrons.

ADRIENNE

Rien du^tout. D'abord, ton mari et toi, je vous aime de grand cœur.

YVONNE, ironique.

Je m'en doute... Dis-moi : Comment ta fille avait-elle passé la nuit?

ADRIENNE

Pas très bien.

YVONNE, après un grand soupir.

Je préfère te l'avouer : mon mari pense qu'un autre climat conviendrait mieux à l'enfant.

ADRIENNE, très émue.

Comment?

YVONNE

Réfléchis. Le père de Gilbert e fut victime d'un mal nerveux analogue à celui qui semble poindre en elle.

ADRIENNE

Tu m'effrayes à plaisir,

LES MOUETTES 85

YVONNE

Non... Non...

ADBIENNE, éperdue.

Faudrait-il donc que je te laisse ici, ma pauvre Yvonne, au milieu de tous ces ennuis sans pouvoir les alléger.

YVONNE

Tu os trop bonne, Adrienne i La santé de ta fille avant tout.

ADRIENNE, timidement.

Si je l'envoyais en Touraine avec ma belle-mère? Moi, je demeurerais encore auprès de vous, quelque temps.

YVONNE, indignée.

Tu abandonnerais Gilberte malade... Oh! non, ma chère. Je n'accepterais pas un tel sacrifice...

ADRIENNE, plus hardie.

Mme Darnot l'adore... Elle la soignera, mieux que je ne saurais le faire.

YVONNE, sérieuse. \jme Darnot n'est plus très jeune.

ADRIENNE, irritée.

Tu trouves?

Yvonne, ferme.

L'âge est l'âge. Fatalement ses propres douleurs l'oc cuperont beaucoup.

ADRIENNE. brusque et véhémente.

Pas autant que tu le veux croire,

86 I i:s MOUETTES

YVONNE, très froide. EtGilberte? Le chagrin delà séparation augmentera sa fièvre? Jean te dira combien le moral de ta fdle, sa sensibilité, si frêle, réclament d'attention.

Un silence.) ADRIENNE, sournoise.

Es-tu bien sûre que lui aussi me conseillera de partir?

YVONNE, dure.

Il accomplira son devoir.

ADR1ENNE

Sans douté, il accomplira son devoir... Ah! vous quitter brusquement, comme ça... Et j'aurais pu vous devenir utile?...

YVONNE

Je m'arrangerai toujours... J'ai pris coutume de sur- monter les difficultés.

ADRIENNE

Tu sais : Je reste à votre disposition... Entre cou- sines... Dis un mot et...

YVONNE, hautaine.

Je te remercie... Mais... non... J'ai déjà trop à te devoir.

ADRIENNE

Pardonne-moi si je fus indiscrète, si je t'ai blessée sans le vouloir.

YVONNE

Pas du tout... pas du tout...

Bien vrai? Bien vrai!

LES MOUETTES S"

ADRIENNE

YVONNE

AD RIEN NE

Ça me cause un tel chagrin d'abandonner cette maison je me suis crue heureuse, heureuse... Embrassons-nous, Yvonne.

YVONNE. (Elles s'embrassent et soudain Adrienne a un sanglot.)

Adrienne, quoi donc? Tu pleures sans motif. Sans

raison !

(Elle-même s'émeut beaucoup.)

ADRIENNE

Sans raison! Quand je vous laisse tous deux dans une anxiété.

Y'VONNE, brusque.

Veux-tu que nous préparions ensemble le thé de Mme Darnot?... Anne-Marie!... Le thé!... Tu te conso- leras, va... Tu as ce qu'il faut pour te consoler...

ADRIENNE

Ah! je ne peux pas dire quelle peine j'éprouve... Vous avez été si prévenants, tous deux... Et puis. Gil-

berte a conquis son âme ici...

(Elles étalent lu nappe.;

Y'VONNE, railleuse et agressive.

Tu te consoleras : tu as ce qu'il faut pour te con- soler : la joie, l'élégance, la beauté : tout ce qui put embellir un instant l'ombre de notre existence ; et tu

88 LES MOUETTES

n'as point manqué de l'embellir... Tu t'y es même acharnée.

ADRIENNE

Acharnée ?

Aune-Marie apporte le plateau.)

SCENE XI Les Mêmes, MADAME DARNOT

MADAME DARNOT

De la plage j'avais pressenti cette aimable odeur de grillées. Le docteur est venu rejoindre directement Gilberte. Ils font guerroyer les crabes. Je les ai laissés à leurs exploits, car j'ai faim... Gomment! Vous avez pleuré?...

YVONNE

Adrienne supporte mal l'idée de partir. Malheureu- sement la raison l'y oblige.

MADAME DARNOT

N'est-ce pas? Il est pénible de s'arracher à des amitiés aussi chères, même pour la santé de sa fille.

adrienne, méchante.

Le docteur nous rendra bientôt visite à Paris, j'es- père ?

YVONNE

Si l'affaire s'arrange avec M. Chambalot. Et il m' étonnerait bierj qu'il n'allât pas chez yous d'abord,

LES MOUETTES 89

MADAME DARNOT

Ne l'accompagnerez-vous pas?

ADRIENNE

Sans doute !

YVONNE

Qu'ai-je à faire dan9 Paris? Personne ne m'y attend, moi!

MADAME DARNOT

Nous voir d'abord... Vous distraire un peu.

ADRIENNE

La Bretagne, l'Océan, c'est triste, l'hiver.

YVONNE

Non! Quand j'y suis seule avec mon mari, je m'y plais infiniment. Excusez-moi. Il est cinq heures, il faut que je jette un coup d'œil sur la lessive pour que votre linge soit prêt au moment du départ.

ADRIENNE

Tu es vraiment bien pressée.

YVONNE

Chaque chose en son temps!

SCENE XII ADRIENNE, MADAME DARNOT

MADAME DARNOT

Ma foi. je comprends mal les raisons que vous avez.

<)<) LES MOUETTES

Adrienne, de regretter cet endroit... On n'aperçoit aucun arbre dans les environs : Le vent ne laisse pas croître les jeunes pousses. Cette maison manque de confortable. Nous n'avons même pas notre voiture; et c'est Lien ennuyeux pour les promenades... Le phar- macien ne vend que des contrefaçons... Votre amie Yvonne n'engendre pas la gaieté... Le docteur s'écoute prononcer des discours; et je commence à me lasser des grossièretés de M. Ghambalot.

ADRIEXXE, vive.

Le docteur vous ennuie? Tout ce qu'il dit est sur- prenant, nouveau, même un peu magique.

MADAME DARXOT

Il vous ensorcelle.

ABRIEXXE

Gilberte aussi l'adore.

MADAME DARXOT

Gela signifie que vous l'adorez?

ADRIEXXE. piquée.

Ai-je dit cela? Je n'ai pas dit cela...

MADAME DARXOT

Ma pauvre enfant, si les mots ne l'ont pas dit, toute votre personne le proclame à chaque minute... Quitter cette maison vous désole parce que le docteur y reste.

ADRIENXE

Quelle plaisanterie!

LES MOUETTES Ql

MADAMK DAItXOT

Va pour une plaisanterie ! Vous savez mieux que moi ce qu'elle vaut au juste.

ADRIENNE

Est-ce une accusation?

MADAME DARNOT

Vous accuser, Adrienne? Et pourquoi? Vous êtes libre, jeune, belle, intelligente. L'amour vous guette. 11 vous prendra.

ADRIENNE

Pensez-vous?

MADAME DARNOT

Je le pense et je le crains.

ADRIENNE

Vraiment?

MADAME DARNOT

Autant je me réjouirais de vous voir épouser un homme de valeur, qui vous serait un ami précieux, l'éducateur de votre enfant, autant il m'effraierait de voir naître en vous une passion aventureuse.

ADRIENNE

Une passion aventureuse?

MADAME DARNOT

Oui... Vous êtes trop intelligente pour vous attarder

bien longtemps à des plaisirs provisoires. L'amour ne

joue un rôle indéfini que dans l'existence des sots.

Vous vous lasserez... VOUS regretterez.

(Silence el embarras.

92 LES MOUETTES

ADIUENNE

Vous avez été aimée éperdument, vous avez aimé éperdument... Et vous ne voudriez pas recommencer?

MADAME DARXOT

Youdrais-je recommencer à jouer au volant, au cer- ceau?

ADRIEN NE

Quelle comparaison!

MADAME DARNOT

Ah! je vous plains. Adrienne! Vous demeurez la victime des erreurs que les chansons et les romans nous inculquent dès le jeune âge. Je vous plains de vous préparer tant de déboires pour la satisfaction niaise d'imiter les héroïnes de littérature vulgaire. Cela n'est pas digne de vous.

ADRIENNE

Expliquez-vous... Je déteste les allusions.

MADAME DARNOT

Nous ne sommes assez bêtes ni l'une ni l'autre pour avoir besoin de paroles directes et blessantes. Tout ce que j'appréhende, vous le devinez clairement.

ADRIENNE

Du tout!...

MADAME DARNOT

Et vous qui chérissez votre fille, vous voici prête à laisser le mal la saisir pour vous attarder dans cette

LES MOUETTES 0,3

maison. Vous étalez à nos yeux votre égoïsme comme si vous aviez été convertie par ce M. Chambalot, vous aussi!...

ADRIENNE

Vous êtes injuste; et vous me froissez.

MADAME DARNOT

Pardonnez-moi, mais je défends Gilberte Darnot, ma petite-fille, contre un grand péril... S'il ne s'agissait d'elle, je m'abstiendrais de toute réflexion.

ADRIENNE

Et quel péril, je vous prie?

MADAME DARNOT

Celui de voir les malins sourire plus tard, quand on prononcera son nom, parce qu'il sera celui d'une femme coquette et compromise.

AERIENNE

Assez... Assez... Vous abusez vraiment des droits que notre parenté, que l'âge... Vous abusez... (Elle éclate en sanglots.) Je n'ai pas mérité cette injure!...

MADAME DARNOT

Pas encore!...

ADRIENNE

Ah! çà, ne suis-je pas maîtresse de mes sympathies et de mes antipathies?

MADAME DARNOT

Non!

<)\ LES MOUETTES

ADRIENNE

Et pourquoi?

MADAME DARXOT

Parce que vous êtes une mûre ; parce que vous portez un nom que vous devez transmettre sans ridicule- à votre fille et à celui qui l'épousera.

ADRIENNE

Ridicule... ridicule... Est-il ridicule d'admirer un grand caractère, un esprit créateur?

MADAME DARXOT

Les conséquences de cette admiration peu voit ajou- ter du ridicule au nom de Gilberte.

ADRIENNE

Vraiment ?

MADAME DARXOT

Je liens à la moralité de ceux qui portent le nom de mon mari et de mon fils... Les morts ont besoin d'être défendus.

ADRIENNE

Les vivants ne peuvent rester éternellement les esclaves des morts !

MADAME DARXOT

Vous voyez bien que vous vous révoltez contre eux... Vous le voyez bien, vous admettez déjà l'espoir de tromper leurs vœux suprêmes... Vous L'avouez.,. vous l'avouez... Oh! vous l'avouez !...

ADRIENNE

Qu'est-ce que j'avoue?

LES MOUETTES <)5

MADAME UARNOT

Adriennc, Adrienne! vous ne savez pas mentir. Et je vous ai toujours aimée pour cela, Adrienne, autant que vous aimait mon pauvre fils.

^fc, ADRIENNE

01) !... (Elle se jette dans un fauteuil, la tête dans les mains, et recommence à pleurer.)

V

MADAME DARNOT

Mon enfant!... Il vous faut un peu de courage, beaucoup de courage.

ADRIENNE

C'est dur ! C'est dur !.. . (Mme Darnot se lève et vient l'embrasser.) Ah! comment cela se glisse-t-il dans le cœur? Pour- quoi?... Mais pourquoi? Je me sentais heureuse... Ali! que je souffre!... Vous comprenez, n'est-ce pas! je ne savais rien de moi-même, de cela. Je ne pré- voyais pas... J'avais seulement du plaisir à causer... à parler de Gilberte... Il l'instruisait... J'écoutais... Il nous apprenait tant de choses, tant de choses,... l'uni- vers, la vie, pendant que je dessinais sur la grève... Il m'éblouissait l'esprit... Et puis, Gilberte, en rentrant, ne m'entretenait que de lui... Elle répétait toutes ses phrases. Elle me harcelait de questions sur son talent, sur son caractère... Ah!... et puis nous le voyions malade, très las! Je me suis plue, avec Yvonne, aie choyer tout naturellement !... Il semble si recon- naissant!... Et voilà tout. Je sommeillais dans cette tendresse. C'était très doux. Tout à l'heure.

<j6 LES MOtïETTES

quand Yvonne m'a prévenue qu'il fallait partir, alors seulement tout s'est révélé Je moi-même... Une main féroce a saisi mon cœur dans ma poitrine, et l'a broyé. Jo suffoque !... Alors, j'ai deviné qu'Yvonne n'ignorait pas la cause de mon trouble, elle... Et j'ai connu toute ma détresse. . . Maintenant, je suis abrutie. . . J'ai mal... L'idée de ce départ me ravage l'âme... L'idée de ne plus le voir, lui,... me tire des larmes, des larmes bêtes... des larmes, des larmes...

MADAME DARXOT

Calmez-vous, je vous en prie, calmez-vous. Adrienne... On pourrait entendre.

ADR1EXXE

Ah! ça m'est bien égal! Qu'on vienne... qu'on entende. . . Ça m'est bien égal !

MADAME DARXOT, affectueuse. Voyons... Et lui?

ADRIKXXE

Lui!... Se doute-t-il seulement?...

MADAME DARXOT

Comment ?

ADRIEXXE

Ça vous paraît étrange, hein? Eh bien, c'est comme ça. Jamais il n'a prononcé un mot amoureux... Jamais il ne m'a fait la cour... Il ne m'a jamais tendu la main que pour sauter d'un rocher... Par pudeur,... je crois... oui, par pudeur.... par correction. Et voilà!

LES MOUETTES OJ

MADAME DARNOT

Il ne s'écarte guère de vous.

ADRIENNE

Évidemment, je ne lui répugne pas... Mais il y a Yvonne. Yvonne qu'il n'aime pas, mais qu'il vénère. Yvonne, cette sainte!... Il n'ose risquer de lui faire une peine. Entre elle et moi, il ne veut pas hésiter.

MADAME DARNOT

11 vous donne l'exemple de la loyauté, Adrienne !

ADRIENNE

C'est ça... Parfaitement... C'est ça... Il montre l'exem- ple... Moi je n'ai plus qu'à partir, qu'à pleurer, qu'à souffrir... Je ne suis rien qu'une coquette pour laquelle on ne chagrine pas une brave femme... Voilà tout... Mais oui, il est loyal... etmoi, que suis-je alors?... Une coquine !.. . Pourquoi pas... après tout?... Pourquoi pas?..

MADAME DARNOT

Adrienne, vous voilà hors de votre bon sens.

ADRIENNE

Je suis simplement ridicule... je suis ridicule, comme vous dites... Ridicule, puisque c'est ridicule de sentir sa gorge se contracter, tous les nerfs se tordre dans la chair qu'ils torturent... Et il m'aime... Je le jure... Il m'aime,... mon Dieu!

MADAME DARNOT

Qu'en savez-vous?

98 ].ES MOUETTES

ADRIEN NE Vous le pressentez bien, vous! Sans quoi vous ne craindriez pas pour Gilbertc .

MADAME DARNOT

Enfin avez-vous donne les ordres nécessaires pour partir demain?

ADRIENNE

Laissez-moi le temps de me résoudre, du moins, à cette...

MADAME DARNOT

Mais Mmc Kervil a résolu pour vous... Si vous ne l'avez pas compris, c'est que la passion vous assourdit et vous aveugle.

ADRIENNE

Jamais Yvonne ne se serait permis cela !

MADAME DARNOT

Il n'apparaît pas qu'elle se soit beaucoup gênée.

ADRIENNE

Par exemple!... Ah, si j'en étais sûre!...

MADAME DARNOT

Vous ne sentez donc pas que, depuis plusieurs jours, tout s'insurge ici contre votre présence? Les'sottes plai- santeries de M. Ghambalot ont éclairé Yvonne Kervil. Elle se dresse contre vous pour défendre son bonheur. Elle vous combat; et elle vient de vous chasser...

ADRIENNE

Oh!

LES MOUETTES <)<)

MADAME DARNOT

Elle vous exècre, cette femme!

ADRIENNE, furieuse.

Si cela est vrai, je le lui rends bien,

MADAME DARNOT

A la bonne heure... Vous voilà franche... Allons préparer nos malles... Je vous préviens que je partirai en tous cas, même sans vous!

ADRIENNE

Le maître, c'est le docteur Kervil. Il ne m'a pas congédiée, lui!...

MADAMR DARNOT

Que déciderez-vous, Adrienne? M'en irai-je avec votre fille, et vous laisserai-ie ici?...

ADRIENNE

Abandonner Gilberte?

MADAME DARNOT

Vous ne pouvez cependant l'exposer au spectacle de vos fureurs... Elle est trop grande.

ADRIENNE

Je réussirai à me contenir. D'ailleurs, je monte auprès d'elle.

MADAME DARNOT

Pour qu'elle vous aperçoive tout éplorée, le visage

IOO LES MOUETTES

bouleversé? Elle ne saura ce qui vous arrive... Elle s'inquiétera... Elle vous interrogera... Vous vous trou- verez dans l'obligation de lui mentir. .. Et elle devinera que vous lui mentez.

ADRIENNE

Vous m'êtes donc une ennemie?

MADAME DARNOT

Vous avez dit vous-même qu'une enfant élevée dans le mensonge ne peut acquérir qu'une âme basse... Lavez-vous dit?

ADRIENNE

Je l'ai dit,... je l'ai dit,... certainement... Ah! triom- phez, ce n'est pas difficile.

MADAME DARNOT

Adrienne, ai-je vraiment le goût de triompher?

ADRIENNE

Alors, vous exigez que je renonce à ma fille ou bien à...

MADAME DARNOT

Vous ne pouvez servir à la fois la mère et l'amante. . ., car vous deviendriez alors le mensonge lui-même, le mensonge dont l'exemple avilit les jeunes âmes qui nous imitent.

ADRIENNE

Et elle a raison !

MADAME DARNOT

Écoutez-moi... Je vais avertir Gilberte du chagrin que vous avez de quitter vos amis Kervil... Séchez vos

LES MOUETTES IOl

pleurs en vous promenant quelques minutes sur la ter- rasse... Prenez le temps de vous ressaisir... Ensuite, vous me rejoindrez là-haut.

ADRIENNE

Oui! (Elle se jette dans les bras de Mme Darnot.) Vous me par- donnerez, maman! Maman!..,

SCENE XIII

ADRIENNE seule.

(Elle est sur la terrasse et se promène, fébrilement, en essuyant ses yeux. Parfois elle s'assied, puis se relève.)

SCENE XIV ADRIENNE, GHAMBALOT

CHAMBALOT. rapportant des mouettes tuées et liées à son fusil.

Comment, madame? Anne-Marie vient de réap- prendre que vous nous quittiez.

AURIENNE

Oui,

CHAMBALOT

Alors, je ne m'attarderai plus guère ici,., Ces pau- vres Kervil vont pester seuls,,,

a.

102 LES MOUETTES

ADRIENNE

Vous laisserez du. moins une bonne espérance au doc- teur?

CIIAM15AL0T

Oui. une espérance. La « vague espérance ».

ADRIENNE

Seulement la vague espérance?

ciiamhalot

Ma société ne pourra l'aider que dans un an ou dix- huit mois. Elle attendra que les travaux soient plus avancés.

ADRIENNE

Et jusque-là?

GHAMBALOT

Oui?... Jusque-là?... Ils sont au bout de leur rou- leau, les Kervil.

ADRIENNE

G" est votre avis?

GHAMBALOT

Les hypothèques s'approprient la maison. Les créan- ciers ont accepté en gage, du major, six mois de son traitement. Cet hiver, le ménage subsistera grâce aux quelques francs obtenus de cette clientèle misérable. Et le pauvre Kervil s'affaiblit beaucoup.

ADRIENNE

Sa belle ligure pâlit chaque jour davantage.

ij;s MOUETTES m'}

CHAMBALOT

Aucune compagnie d'assurances sur la vie ne garan- tirait les débours de notre commandite contre les risques possibles.

AD Kl EX NE

Vous ne voulez pas dire. n'est-ce pas?...

CHAMBALOT

C'est un homme épuisé.

ADUIENNE

Et s'il se reposait, il pourrait se rétablir, puis doter le monde d'une découverte miraculeuse.

CHAMBALOT

Probablement !

ADRIENNE

Vous possédez quelque fortune, monsieur Gham- balot?

CHAMBALOT

Non pas... Mes rivaux propagent ce bruit pour empêcher qu'on ne s'apitoye sur mon sort.

ADRIENNE

Je n'en crois rien.

CHAMBALOT

Je suis venu passer deux mois dans ce trou de Bretagne; pourquoi?... Parce que mes petits capitaux sont bloqués dans des entreprises malencontreuses, parce que je ne pouvais, faute d'argent, me rendre soit à Trouville. soit à Aix-les-Bains, je vais d'habitude relancer les malades prodigues...

lo/j LES MOUETTES

ADRIEXNE

Voyons, voyons, monsieur Ghambalot!...

CIIAMBALOT

Ma renommée de personnage adroit commence même à fléchir.

ADRIEXNE

Quelle histoire !

CIIAMBALOT

Ma compagnie me reproche de n'avoir rien déniché d'extraordinaire depuis deux ans.

ADRIEXNE

Et le sérum de Kervil?

CHAMBALOT

Chose future, vague, nébuleuse.

ADRIEXNE

Il faut secourir le docteur immédiatement, immé- diatement... Empruntez!

CIIAMBALOT

Non : je tuerais mon crédit qui est celui de mes aflaires.

ADRIEXXE

Jamais de la vie!

CIIAMBALOT

Je prêterais bien à Kervil cinquante louis ; mais ça ne Je tirera guère d'embarras. l\ a des syncopes. Il ne peut

LES MOUETTES IO.>

voyager seul. Emmener sa femme lui coûtera gros dans les hôtels d'Engadine. Et (Tailleurs il ne voudra pas s'éloigner d'ici sans acquitter ses dettes.

ADRIENNE

Dix ou quinze mille francs...

CHAMBALOT

Et les prendre? J'ai signé des acceptations. Leurs échéances ne me laissent pas l'argent disponible avant février.

ADRIENNE

Convenez plutôt que vous ne voulez pas.

CHAMBALOT

Pardon... Et quand môme je pourrais ; que suis-je à Kervil?... Notre amitié ne date pas de Castor et Pol- lux... Je lui paie pension ici comme à n'importe quel étranger.

Un étranger !

Oui.

ADRIENNE

CHAMBALOT

ADRIENNE

Moi, je vous avance la somme.

CHAMBALOT

Et comment vous la restituer?

ADRIENNE

Ne vous en occupez pas.

I0() LES MOUETTES

CHAMBALOT

Chère madame, écoutez-moi bien : Le docteur vous admire beaucoup. Vous l'admirez infiniment. Vos deux cœurs se comprennent. S'il soupçonnait notre entente, Kervil ne me pardonnerait pas de l'avoir mis dans une situation équivoque.

ADRIENNE

Équivoque?

CIIAMIÎALOT

Trop d'envieux le surveillent. On s'étonnera de le voir, pauvre, oublier sa clientèle, puis se reposer, riche, dans un lieu de luxe. Il m'accuserait, avec raison, d'avoir abusé des circonstances pour le déconsidérer à son insu.

ADRIENNE

Monsieur, que voulez- vous dire?

CHAMBALOT

Le petit fils du vice-amiral Kervil ne transigerait pas sur ce point.

ADRIENNE

Qui donc lui révélera notre entente?

CHAMBALOT

Peut-être vous. Peut-être moi. Sait-on? Bien fou qui compte sur sa propre discrétion... Je passe déjà pour un homme audacieux, un amoral. Je ne veux pas me nuire davantage en me mêlant d'une affaire Kervil paraîtrait aux malicieux soit le complice, soit la victime de mes machinations.

LES MOUETTES I07

ADRIENNE

Vous exagérez.

CHAMBALOT

Pardon : la médisance des hommes est inexorable. Dans un cas pareil, et quelle que fût notre vertu, la calomnie n'épargnerait ni vous, ni lui, ni moi.

ADHIENNE

Je n'insiste pas.

CHAMBALOT

Que ne la prêtez-vous à M"" Kcrvil, cette somme?

ADRIENNE

Je viens de lui offrir... Elle a refusé... Elle abuse de la délicatesse.

CHAMBALOT

La sotte !

ADRIENNE

Oh! elle perdra le docteur, cette personne pleine de qualités, de vertus, de dévotion!...

CHAMBALOT

Quel boulet que cette pieuse créature!... Sans elle. Kervil abandonnerait toute la boutique aux créanciers. Il réclamerait au sanatorium de Saint-Moritz une place gratuite qu'on ne refuserait pas à un major de la flotte.

ADRIENNE

Seulement il n'aura pas l'énergie de la laisser. Elle voudra le suivre partout...

I08 LÉS MOUETTES

CHAMBALOT

Puisqu'elle l'aime!... Puisqu'elle l'aime, elle l'assas- sine. C'est logique...

ADRIENNE

C'est atroce.

CHAMBALOT

C'est ironique... Il faudrait un bon divorce.

ADRIENNE

Un divorce?

CHAMBALOT

Évidemment... mais ils ne paraissent pas en mau- vais termes.

ADBIENNE

Et puis, il y a la religion. Yvonne n'accepterait pas de se damner.

CHAMBALOT

Donc pas moyen.

ADRIENNE

S'ils pouvaient...

CHAMBALOT

Kervil serait... libre comme un veuf, comme moi, comme vous...

ADRIENNE

Oui, comme moi...

CHAMBALOT

Une autre femme, une jeune fille ayant de la fortune pourrait s'éprendre de lui,... l'épouser,... l'épouser, le guérir, partager ensuite sa gloire, et faire même profiter

LES MOUETTES 109

leurs enfants des biens considérables qu'il gagnera cer- tainement.

ADRIENNE

Je n'aperçois aucun motif de divorce, aucun!...

CHAMBALOT

Moi non plus!

ADRIENNE

Alors, il doit mourir?

CHAMBALOT

Il semble...

ADRIENNE

Cette femme le tue !

CHAMBALOT

l

Je vous le disais à l'instant.

ADRIENNE

Elle le tue !

CHAMBALOT

C'est le droit de sa vertu et de son amour.

ADRIENNE

Et cela ne vous indigne pas davantage?

CHAMBALOT

Il existe bien d'autres absurdités sur la terre.

ADRIENNE

Il n'en est pas de pire, ni de plus odieuse !

CHAMBALOT

Si, mais je conçois que celle-là vous révolte.

IIO LES MOUETTE*

ADRIENXE

Et je n'y puis rien... Rien... Pensez-vous que j'y puisse quelque chose?

CIIAMBALOT

Vous?

A OUI EX.NE

Non, n'est-ce pas, ni moi, ni d'autres...

CHAMBALOT

Personne n'est capable de prouver à cette dame que la vie de Kervil s'anéantit entre ses mains, qu'en acceptant le divorce elle le ressusciterait.

ADRIENNE

Elle n'aime pas assez pour accomplir un tel sacrifice!

CIIAMBALOT

Avouez que ce serait un héroïsme de martyre.

ADBIEXXE

Yvonne en est incapable.

CHAMBALOT

Dites-moi donc: quelle femme adorant son mari se résoudrait à une pareille abdication? L'amour quand il tient sa proie, la livre seulement à la mort, si la satiété ne précède pas cette lin naturelle... On propo- sera donc à M Kervil un sacrifice que nulle personne au monde n'accepterait.

ADIilEXXE

Au moins, on essayerait quelque chose, au lieu de

LES MOUETTES III

rester stupides et impuissants... Il y a maintenant une bonne action à tenter.

CHAMBALOT ricane.

Est-ce une bonne action de détruire le pauvre bon- heur d'une Mrae Kervil, de la condamner au désespoir, à la misère, et sans doute à pis encore?

Vous exagérez.

ADRIEXNE

CHAMBALOT

Tout le fait prévoir... Vous changeriez donc simple- ment le malheur de place. Vous le transporteriez de Kervil en sa femme, comme on transvase un poison d'une fiole dans un autre fiole... Est-ce ce qu'on peut appeler une bonne action?

ADRIENNE

Yvonne est pieuse... Elle a ses idoles... C'est une immense consolation! Qui le nierait? Les prêtres la respectent. Ils sauront la secourir. Elle ne demeurera pas isolée...

CHAMBALOT, qui a étendu les mains pendant la réplique d'Adrienne.

Alors, vous ne céderez à aucune pitié superflue. Moi. d'ailleurs, elle m'exaspère, cette pauvre dame. Je ne puis inhabituer à ses regards angéliques et qu'elle tourne vers le ciel comme s'il devait en choir autre chose que la pluie... C'est une pierre inerte sur notre route, un obstacle emcombrant, mais fragile... Fragile. Encore faudrait-il que Kervil consentit...

[2 LES MOLETTES

ADRIENNE

Nécessairement !

CHAMBALOT. insidieusement. Qu'il consentît à quoi?

ADRIENNE

A quoi ?

Oui, à quoi? Au divorce...

CHAMBALOT

ADRIENNE

CHAMBALOT

Pourquoi divorcerait-il si nous n'avons pas, sous la main, la jeune fille enthousiaste et dotée ?

ADRIENNE

Il n'y a pas que les jeunes filles !

CHAMBALOT ,

Il y a les veuves.

(Un long silence.) ADRIENNE

S'il s'agissait vraiment de secourir son génie et les innombrables existences qu'il sauvera...

CHAMBALOT

Vous vous dévoueriez, n'est-ce pas?

ADRIENNE

Au fond, il n'aime plus sa femme comme autre-

LES MOUETTES Il3

fois... Je trouverais moyen de la mettre pour toujours, elle, à l'abri du besoin !... Gela lèverait certainement les scrupules de Jean Kervil.

CHAMBALOT

Heu!... Il jugera d'abord l'acte immoral... Sauriez- vous le convaincre du contraire?

ADRIENNE

Pas moi!... Vous...

CHAMBALOT

Merci!... Que je ne réussisse pas, et le docteur me livrerait au mépris de notre monde, ce qui me paraît trop grave.

ADRIENNE

Je ne savais pas, monsieur Ghambalot, que vous manquiez de courage !

CHAMBALOT

Et vous donc! Vous n'osez rien de ce que vous commande une passion magnifique, impérieuse, évi- dente pour tous !

ADRIENNE, enrage.

Mais vous ne sentez pas que je suis retenue, moi, par l'éducation, par les convenances, par la maternité, par ma nature, par toutes les chaînes morales que les ancêtres ont forgées et qu'ils m'ont léguées avec leur chair et leur esprit... Tandis que vous avez rompu tous les liens, vous! Comme je vous envie !

CHAMBALOT

Vous me flattez, chère madame!

Il4 LES MOUETTES

ADRIEN NE

Oh ! ce n'est un éloge ni pour vous ni pour moi !

(Elle marche à granils pas.) CHAMBALOT

Tant pis !

ADRIENNE

Gomment osez-vous parler froidement, implacable- ment de toute cette douleur?... Rien ne vous touche donc?

CHAMBALOT

Au contraire!... Résumez un peu! Que le Docteur guérisse, et je gagne cinquante mille francs par an avec le sérum de Kervil... C'est toujours sincère, un motif d'intérêt... Le divorce du docteur vaut pour moi cinquante mille francs par an! Cinquante mille francs?... Peut-être le double!

ADRIENNE, révoltée. Taisez-vous !

CHAMBALOT

Si cela peut vous apaiser.

ADRIENNE

M'apaiser?

CHAMBALOT

Voyons. Puis-jé compter sur vous pour épouser Kervil. malgré sa femme, et malgré le désespoir de sa femme?... Sommes-nous d'accord pour faire mora- lement une victime? Une victime humaine?

ADRIENNE, sourdement.

Nous sommes d'accord pour sauver le génie de Jean Kervil.

LES MOUETTES I 7 5

CHAMBALOT

Fort bien.

ADRIENNE

Que de reconnaissance le Docteur vous devra !

CHAMBALOT

Et vous donc? Moi aussi !

ADRIENNE

CHAMBALOT

Ah ! ma complice ! . . . (Il la renvoie du doigt en riant. Silence. Adrienne va jusqu'à la fenêtre et tapote les vitres rageusement. Chambalôt allume, en la regardant avec ironie, un gros cigare.) Ça y

est!...

ACTE III

SCENE PREMIERE

CHAMBALOT, KERVIL ; ADRIENNE et GIL- BERTE, au fond parmi les bagages.

CHAMBALOT

Bois encore un peu de ma fine Champagne... Te voilà moins pâle... Ça va mieux.

KERVIL

Finis donc cette plaisanterie...

CHAMBALOT

Mais je ne plaisante pas. En une seconde tu as vieilli de trente ans. Tu reprends peu à peu ta mine naturelle. Ça me terrifie, les gens qui s'émeuvent

7.

Il8 LES MOLETTES

comme toi parce qu'ils aperçoivent dans le corridor la malle d'une amie!... Et tu fais celui qui n'est pas amou- reux? Tu as de l'audace!

KEHVIL

Je fais celui qui ne veut pas céder aux ordres de ses instincts.

CHAMBALOT

Animal sublime et vaniteux !... Sois tout bonnement humain dix minutes... Cette belle femme et ses luxes t' appartiennent si tu oses... Ose!

KERVIL

Moqueur, va!... Ai-je l'apparence de Don Juan?

CHAMBALOT

Je ne te dis pas qu'à la place de la dame je t'aurais choisi pour fin de veuvage. Mais chacun a ses idées... Ton éloquence étourdit cette personne gorgée de littéra- ture. Veuve depuis deux ans, elle se trouve asservie fatalement aux réflexes de la sensualité. L'air tonique de la mer et des landes vous ont exaltés, toute une saison. C'est assez pour que ses nerfs , pour que son cerveau hanté de poèmes dédient son corps au plus prochain Breton, à toi-même... Ose donc,... lâche !

KERVIL

Chambalot, tu divagues.

CHAMBALOT

Elle t'adore, puisqu'elle l'avoue, même à moi!

LES MOLETTES I ig

KEIiVlL

Cependant elle part.

CHAMBALOT

Un signe de la main: elle reste ou t'emmène à ton gré.

KERYIL

Je ne remuerai pas une phalange.

CIIRMBALOT

Pardon!... C'est trop bête à la fin... Vous allez vous expliquer.

KERYIL

La voilà qui gronde sa fille.

CHAMBALOT

Après elle viendra chercher son ombrelle pour sortir... Alors vous terminerez ce jeu de cache-cache... Il le faut.

KERVIL

Et pourquoi ?

CHAMBALOT

Parce que ! . . . J e vais te confronter avec Mme Adrienne.

KERVIL

Je m'y refuse! Tu entends !

CHAMBALOT

Je lui ferai dire simplement qu'elle t'aime; puisque tu es incapable, toi, de mener tes affaires, tout seul.

120 LES MOUETTES

KERVIL

Alors, je vous cède la place à tous deux.

CHAMBALOT

Veux-tu bien te rasseoir... Elle ne te mangera pas, cette dame... Tu as peur de ta femme?

KERVIL

Je désire épargner à Mme Kervil toute humiliation, toute souffrance !

CHAMBALOT

C'est ça : tu as peur de ta femme ! On te protégera. Du calme!... Vide ton verre. Tu redeviens blafard. Et ce n'est pas le moment! (a Adrienne). Madame, je parie que vous cherchez votre ombrelle ?

SCÈNE II ADRIENNE, KERVIL, CHAMBALOT

ADRIENNE

Merci.

CHAMBALOT

Gilberte n'est pas sage?

ADRIENNE

Quand les pères disparaissent trop jeunes dans une famille, . .

KERVIL

C'est la catastrophe.

LES MOLETTES 121

ADRIENNE

Je m'en aperçois bien.

CHAMBALOT

Il manque à Gilberte une volonté ferme qui la dirige.

ADRIENNE

Une femme seule mesure vite son impuissance devant un caractère qui se forme.

KERVIL

Avez- vous remarqué : Philippe Darnot ressuscite dans l'âme de sa fdle, et avec toutes ses impatiences viriles, cette hâte curieuse de posséder l'univers.

ADRIENNE

Cela m'effraye un peu.

CHAMBALOT

J'aimerais voir auprès de cette petite un esprit comme le tien, Kervil.

ADRIENNE

Oh ! oui, un esprit de droiture et de science.

KERVIL

Vous me laisseriez conduire l'adolescence de Gil- berte et décider de son avenir moral?

ADRIENNE

Oui.

122 LES MOUETTES

CHAMBALOT

Pourquoi le docteur n'irait-il pas travailler auprès de vousà Paris, tout en cultivant cette jeune intelligence ?

ADRIENNE

Ce serait un grand bonheur pour ma fille, pour nous, que cette vie commune.

KERVIL

Vous placeriez tant de confiance en moi?

ADRIENNE

Oui... oui... Et ma confiance serait plus entière que vous ne supposez... Une femme ne peut réaliser qu'une part de son rêve, ordinairement. Les conve- nances lui défendent de changer rien d'essentiel aux volontés de son mari, aux exigences de sa famille. Nous ne parvenons à réaliser notre idéal que tard, et par l'entremise de nos enfants. Ce sont eux qui rem- plissent, durant nos vieux jours, les vœux que nous avons d'abord formés, pour nous, durant la jeunesse.

CHAMBALOT

Ainsi vous confieriez au docteur l'avenir de vos pro- pres espoirs? Il peut être content.

ADRIENNE

Je ne désire rien tant que de voir Gilberte soumise à linlluence que j'eusse voulu subir moi-même.

KERVIL

Je vous remercie et pour cette parole.... et pour la

LES MOUETTES 123

façon dont vous l'exprimez, et pour le son de votre voix qui semble émue.

CHAMBALOT

Ça.

ADRIENNE

Mais oui.

KERVIL

Vous m'accordez là'de merveilleuses qualités, tout à coup.

ADR1EXXE

Tout à coup?... Je les ai toujours proclamées!

CHAMBALOT

Mme Adrienne Darnot ne te parle pas d'ordinaire sur le ton de la froideur. Loin de là. Te moques-tu? Ou bien as-tu peur de soupçonner ce qu'il y a de rare dans les sentiments qu'elle témoigne?

KERVIL, balbutiant.

Que vous êtes généreuse pour m'ofïrir un tel ins- tant! Je puis finir obscur devant cette mer aveugle. N'importe, puisque j'aurai la mémoire d'une sem- blable illusion !

ADRIEXXE, très émue.

Gela peut devenir mieux qu'une illusion. J'aspire à vous voir auprès de ma fille, auprès de nous, longtemps, je voudrais dire : « toujours ».

CHAMBALOT

Tu entends?

1^4 LES MOUETTES

KERVIL

Toujours?

ADRIENXE

Mais oui :... toujours.

KERVIL

Ce serait insolent et fou d'avouer ce que j'imagine.

CHAMBELOT

Ce serait simple, naturel et digne de ta loyauté, mon cher : voilà tout !

ADRIENXE

N'ayez crainte. Oh! n'ayez crainte... Permettez-moi de penser que je suis autre chose pour vous qu'une voyageuse arrêtée dans votre maison afin d'assister aux couchants sur la mer, tout un été. Vous êtes autre chose qu'un hôte afïable,... pour moi.

KERVIL

Vraiment?

ADRIENXE

Me connaissez-vous si peu?

KERVIL

Ce que je crois deviner en vous, je ne puis le dire.

ADRIENXE

Moi je pressens ce que vous devinez... de mon cœur... Et vous ne vous trompez pas...

KERVIL

C'est vrai? c'est vrai? c'est vrai ! Et je n'avais pas su

LES MOUETTES I2a

comprendre! (Il laisse Adrienne lui saisir les mains.) Avant votre venue, j'étais une sorte de brute pour qui les lois des forces ne semblaient qu'une algèbre difficile,... pour qui la mer semblait de leau sournoise et lourde, le ciel du vide, les astres des lueurs, des hommes les maladies, des rires ou des haines, l'amour une habi- tude ménagère... Depuis votre présence les lois natu- relles me paraissent de grands êtres lumineux qui palpitent dans l'émotion des substances combinées ; cette mer devient le jeu des plus belles nuances; le ciel aspire mon esprit vers la vérité inconnue qui fait tressaillir d'espoir ma science chétive ; les astres sont des mondes pensants, les hommes des joies à partager, des douleurs à calmer, l'amour une diffu- sion exquise de l'être dans l'univers. C'est vous, Adrienne, qui transfigurez les apparences.

GHAMBALOT

Que de temps vous avez perdu tous deux!

ADRIENNE

Chut!

KERVIL

Ne devions-nous pas tout craindre?

ADRIENNE

Avec notre bonheur nouveau, une douleur nouvelle est née.

KERVIL

La peine d'Yvonne vous touche aussi dans ce mo- ment?

126 LES MOUETTES

ADRIEXXE

Gomment n'aurions-nous pas les mêmes pensées?

CIIAMP.ALOT

Mmt Kervil aime un dieu plus que les hommes.

ADRIEN NE

Yvonne appartient à sa foi.

CH.VMBALOT

Les dévotes se consolent des pires malechances au pied de l'autel. Quand elle changera de vie...

KERVIL

Pourquoi changerait-elle dévie?

CHAMBALOT

Vous verrez !

ADRIEXXE

Vous croyez donc que notre affection ne peut s'épa- nouir qu'au prix d'un grand chagrin!

KERVIL, ombrageux.

A moins qu'on ignore.

ADRIEXXE

Il est si grave de dissimuler; de mentir... KERVIL, à Chamlialot.

Voilà bien ce qui nous empêcha de nous révéler l'un à l'autre...

LES MOUETTES 127

AD RIEN. NE

J'aurais voulu laisser aux gens du troupeau l'hypo- crisie... Et vous?

KERVIL

Que je vous aime davantage puisque vous sentez cela!

CHAMBALOT

Allez, allez toujours ; vous m'amusez!

ADRIENNE

Comment M. Chambalot! Croyez-vous que je puisse devenir aisément la parente furtive, qui dérobe le bonheur d'une autre par un larcin. Aux yeux du doc- teur ne paraîtrai-je pas bientôt un être capable de vilenie? Est-ce cette femme-là que vous aimeriez toujours, Jean Kervil?... Vous l'aimeriez un temps et puis vous la mépriseriez.

CHAMBALOT

Alors agissez franchement au grand jour!

KERVIL

Je vous suivrai. Il n'y aura plus de mensonge, ni bassesse.

ADRIENNE

Y pensez-vous? Les curieux se riraient de notre liaison.

KERVIL

Qu'importe...

128 LES MOUETTES

ADRIENNE

Oui. qu'importe!... Mais quel compte alors rendrai-jc à ma fille lorsqu'elle sera grande, lorsque de mauvais propos auront insinué que...

CHAMBALOT

Vous êtes les seuls au monde à raisonner ainsi... Vous abdiquerez bientôt cet orgueil inférieur pour adopter la vaillance du combat contre les préjugés d'une morale que la plupart attaquent et renient, soit ouvertement, soit clandestinement.

ADRIENNE

Il y a ma fille !

CHAMBALOT

Vous lui enseignerez la splendeur de l'énergie qui vante la noblesse de sespassions. Toi, tu lui diras que l'individu se doit d'être l'apôtre de ses vrais appétits au lieu de les nier publiquement pour les assouvir en secret. Tu lui diras qu'il vaut mieux dompter les autres que se dompter soi-même.

ADRIENNE

Non, nous n'avons pas le droit d'engager Gilberte dans cette lutte. Je lui dois ce que nos parents me léguè- rent de moralité.

KERVIL

Nous n'avons pas le droit. Toute passion nous de- meure interdite parce que nous appartenons à cette en-

LES MOUETTES 120

fant, à ma femme, parce que nous sommes dans les liens du passé.

CHAMB.VLOT

Vous prononcez des paroles romaines... Romai- nes!... Je vous admire et vous me stupéfiez. J'ignorais la survivance de gens comme vous. Cependant voici des malles dans le couloir. .. Il faut prendre un parti... Et si vous vous épousiez?

KEItVIL

Comment?

CHAMBALOT

Si Mme Kervil se résignait au divorce.

lvERVIL

Jamais! Elle refusera. Elle m'aime. Elle m'aime, la pauvre femme! Elle m'aime...

CHAMBALOT

Présomptueux! Sais-tu si elle ne préfère pas être affranchie... Tu te vantes de lui faire un gros chagrin. Peut-être t'aime-t-elle moins qu'elle n'aime ses idoles. Peut-être consacrer sa vie au salut éternel lui semble- rait-il préférable maintenant, après une longue expé- rience du mariage; car les difficultés de la vie l'ont lassée... Le confesseur lui promet plus que tu ne peux promettre.

KERVIL, àAdrienne.

Vous croyez cela?

ADRIENNE

Autant que j'ai pu le deviner à certaines de ses

l3o LES MOUETTES

paroles, elle reporte sur son dieu les aspirations d'une maternité déçue.

KERVIL

Elle ne m'a jamais dit cela... Jamais.

CHAMBALOT

Vous ne songez pas que le temps fauche les minutes avec une implacable célérité... Il faut prendre un parti... Il y a des malles dans le couloir!

KERVIL

Prendre un parti? C'est faire une victime.

CHAMBALOT

Sinon tu feras deux victimes. (Il montre au doigt Adrienne et Klm vil , Sinon tu feras des milliers de victimes, celles que ton sérum pourra sauver plus tard après le divorce et ses conséquences.

KERVIL

Des mots!

CHAMBALOT

La Compagnie des Produits pharmaceutiques ne m'a pas répondu comme nous l'espérions.

KERVIL

Ah!... Eh bien, que veux-tu?

CHAMBALOT

Écoute! ta femme n'est certainement pas celle qu'il faut à un homme de talent, malgré toute sa vertu...

LES MOUETTES l3l

ADRIENNE

Est-il possible que nous tenions, dans nos mains, mon ami, l'avenir de tant d'existences ressuscitées par votre génie, et peut-être heureuses ensuite? Heureuses ! Donnez-moi vos mains... Songez- vous aux destins qui reposent dans nos mains unies!

CHAMBALOT

Voilà, dans ces quatre mains, le sort de vies innom- brables. A toi,, Kervil. de les anéantir, ou non... Allons : choisis ton devoir! Est-ce de compatir à la peine d'une seule personne ou à l'angoisse de mille et mille morts?

KERVIL, à Adrienne. Quel sophiste étonnant!

ADRIENNE

Etonnant.

CHAMBALOT, impatient.

Pardon! J'aligne sous vos yeux des totaux. A vous de reconnaître le plus fort. Deux et deux font quatre... Maintenant, si tu veux oublier ton arithmétique ; si vous voulez vous boucher les yeux.... tant pis pour1 vous! tant pis pour toi, tant pis pour ton génie, tant pis pour l'humanité!... Je vous offre le bonheur intime. Vous hésitez. Je vous offre des millions pour Gilberte. Vous hésitez. Je dépose dans vos mains unies le sort de vies innombrables... Vous hésitez!

KERVIL

Il faudrait qu'Yvonne aussi pût comprendre... Et qui lui fera comprendre?

l32 LES MOÛETLES

CHAMBALOT

Moi ! je la délivrerai du mariage pour la rendre à son idole, comme sa piété le désire en silence.

KERV1L

Mais non. .. Tu seras le bourreau de cette malheureuse créature ! Voilà tout.

CHAMBALOT

Et de qui ne sommes^nous pas les bourreaux? Lors- que tu reçois les quarante sous du misérable laboureur que tu viens de soigner, ne lui arraches-tu pas les entrailles, tortionnaire?... Ayons le courage d'être bourreaux au service de la raison! Ayons ce courage, Kervil ! La nature a semé en toi le germe d'une force que tu n';is pas le droit d'étouffer dans les ténèbres d'un pitié lâche, absurde et stérile!... Tu entends!

ADKIEXXE

Il semble ne pas avoir tort...

KERVIL

Je vous en supplie,... ne remuons plus rien de ces tristesses... Soyons seulement l'un près de l'autre en silence,... en silence...

(Chambalot hausse les épaules et sort en claquant la porte.)

ADRIENXE

Oui... en silence... Il n'y a rien à vouloir maintenant

que le silence.

(Ils restent un long moment Ips mains dans les mains, à se sourire douloureusement... Puis leurs doigts se dénouent prudemment, car un pas est entendu.)

LES MOUETTES l33

SCÈNE III Les Mêmes, YVONNE

YVONNE

Jean : c'est le docteur Goulven. 11 vient chercher la note que tu lui as promise pour l'hôpital de Brest. Dans l'étuve la température baisse, tu devrais aller voir comment les cultures s'accommodent de ce changement.

KEUVIL

J'y vais.

(Il sort précipitamment.)

SCENE IV YVONNE, ADRIENNE.

AD1UENNE

Il te lient au courant de tous ses travaux. Mon mari, lui, me confinait dans mon personnage de dame aimable qui préside les dîners. Yvonne, tu pos- sèdes justement ce que j'ai tant convoité.

YVONNE

J'ai bien d'autres choses à t'envier, moi!

l34 LES MOUETTES

ADRIENNE

Que te manque-t-il puisque le docteur te confie tout. La fortune ? Il va l'atteindre. '

YVONNE

Dieu le veuille !

ADRIEXXE

S'il avait dispersé son patrimoine dans les tripots, des oncles émus l'aideraient avec indulgence.

YVONNE

Mais il n'est qu'un honnête homme qui travaille. Cela n'attendrit personne.

ADRIEXXE

Il faut l'aimer plus... Plus... Non pour toi, mais pour lui... Plus.

YVONNE

Est-il possible de l'aimer plus?

ADRIENNE

Oui.

YVONNE

Je ne comprends pas.

ADRIENNE

Tu peux l'aimer plus.

YVONNE

Parles-tu sérieusement ?

LES MOUETTES l35

ADUIENNE

On peut aimer jusqu'au sacrifice de son amour même.

YVONNE

Je m'estime prête à tous les sacrifices.

ADUIENNE

A tous?

YVONNE

A tous. Oui. Je le crois.

ADRIENNE

On croit ça... On croit ça... Permets-moi une supposition... Imagine que demain surgisse l' Amé- ricaine de roman, la femme indépendante, fantasque, férue d'art et de science. Elle a entendu parler des travaux du docteur Kervil. Elle entre. Elle dit bruta- lement : « Je suis avide de renommée, et je suis riche... Divorcez... épousez-moi... Au moyen de mon argent votre découverte jusqu'à présent douteuse s'accomplit... Vous sauvez enfin des milliers d'exis- tences humaines, et moi je partage votre triomphe... » Que répondriez-vous, tous deux, à l'étrangère fabu- leuse?

YVONNE

Je ne sais pas. Je ne sais pas, en vérité... Moi je ne sais pas...

ADUIENNE

Tu vois bien que tu pourrais l'aimer plus.

YVONNE

C'est insensé, ma chère...

l36 LES MOUETTES

ADRIEXXE

Tu l'aimes pour toi, non pour lui, pour le garder auprès de toi, non pour qu'il soit heureux... Pour ton cgoïsme!... Pardon: car l'amour est égoïste, comme dit M. Ghambalot.

YVOXXE

Ne me parle pas de cet homme qui empoisonne l'air avec ses paroles impics.

ADRIEXXE

Conviens pourtant que tu pourrais aimer plus ton mari,... L'aimer plus!

YVONNE

Si je consentais au divorce, je le damnerais avec moi...

ADR1ENXE

Ne prêches-tu pas, d'habitude, qu'en se vouant à secourir les pauvres, les malades, on accomplit l'œuvre la plus sacrée, celle qui rachète toute faute? Si tu risques ton salut dans le but de reprendre à la mort tant d'àmes, le Christ te condamnera-t-il? Non.

YVOXXE

Je ne suis pas une protestante pour discuter les lois des pontifes.

ADRIEXXE

Allons donc!... C'est une défaite, ma chère, .c'est une défaite... Tu sens bien que l'on vous absoudrait tous deux,... puisque vous arracheriez du tombeau tant d'âmes, en t'enfonçant le glaive des sept douleurs dans

LES MOUETTES l3^

la poitrine... C'est une défaite... Tu ne l'aimes pas suffi- samment. Tu choisis le prétexte de la religion pour dissimuler ton égoïsrne qui ne veut pas du sacrifice, et qui exige son époux dans son lit.

YVONNE

Adrienne... Quel langage!... Adrienne!

ADRIENNE

C'était pour rire... Je me suis emballée en jouant mon rôle d'Américaine romanesque...

YVONNE

Adrienne,... tu ne joues pas ici la comédie... Non: tu ne joues pas la comédie.

ADRIENNE

Quelle idée? Quelle idée?...

YVONNE

Non, Adrienne! Ta voix m'avertit que tes paroles masquent une vérité hostile.

ADRIENNE

Yvonne, tu es folle !

YVONNE

Ta conduite est singulière... Tu ne m'ôteras pas de l'esprit...

ADRIENNE

Mais non, Yvonne;... mais non... Tute troubles inu- tilement... A quoi bon?... Je voulais dire seulement que tu es une sainte. Alors, si un tel sacrifice peut sauver

8.

l38 LES MOUETTES

réellement mille et mille existences, Yvonne, si tu le pressentais, peut-être accepterais-tu le sacrifice... Si lu étais une sainte. Puisque ainsi, tu l'aimerais plus... Yvonne... Mais c'était une fable à quoi tu t'es laissé prendre plus que de raison...

YVONNE

Ah! une fable?

ADRIENNE

Une simple fable. (Elle se lève et sort en apercevant Anne-Marie et Marianne.

YVONNE

Seigneur!... (Elle prend de la monnaie dans un tiroir et fait signe d'entrer aux servantes.)

SCENE V YVONNE, ANNE-MARIE, MARIANNE

YVONNE

Voilà trente francs, pour le mois d'Anne-Marie, et huit francs qui lui reviennent sur le compte du mois commencé... Vous êtes bien décidée?.. Vous emmenez votre nièce ? Voyez comme elle a du chagrin.

MARIANNE

Son oncle, il ne veut pas qu'on dise des méchants mots sur la petite, da!... Il ne veut pas,c't'homme!... je n'y peux rien. Et quand il a quelque chose là, c'est pas ailleurs, pour sûr... Puis ça l'amusera, la petite, c'est la

LES MOUETTES l3o,

belle saison, elle mènera les vaches à la pâture... Elle m'aidera pour traire sur le coup de cinq heures,... n'est- ce pas, Anne-Marie?

ANNE-MARIE

Oui, ma tante.

MARIANNE

On retournera le fumier ensemble, n'est-ce pas, Anne-Marie?

ANNE-MARIE

Oui... ma tante...

YVONNE

Enfin cet hiver vous me la renverrez?

MARIANNE

Oh oui... si mon homme veut... Il n'a plus assez d'enfants pour aider. Les autres sont mariés, par-ci par- là; son fils qui restait avec nous, voilà que ça vient sur les deux ans qu'il est à l'hôpital pour sa grosseur au genou qui a été écrasé par la barrique dans la cale de la Fée bleue. Voilà sur les deux ans que ça ne se ferme pas, la plaie... Ah! les enfants!

YVONNE

Vous n'avez pas eu de chance, non plus.

MARIANNE

Alors nous voulons envoyer la petite travailler à la sardinerie. Elle gagnera ses soixante francs. Ce sera toujours ça, puisque le fils peut pas sortir de L'hôpital.

YVONNE

Dans la sardinerie ! Y pensez-vous ?

l4o LES MOLETTES

MARIANNE

Pour sûr elle ne sera pas dans une belle maison comme ici, avec de beaux vêtements, mais elle s'y fera.

YVONNE

Jamais !

MARIANNE

Et puis quoi, si vous aviez des pupilles, vous vou- driez aussi gagner sur eux. Ils coûtent assez cher quand ils sont petits.

YVONNE

Je voudrais d'abord qu'ils vivent contents, s'il se peut.

MARIANNE

Oui, vous dites ça, parce que vous n'en avez pas.

YVONNE

N'envoyez pas votre nièce à la sardinerie. Elle tomberait malade.

MARIANNE

Les autres filles y vont bien ! . . . Et puis, si vous avez des vieux habits... pour mon homme, ça sert tou- jours... Aux champs, il n'a pas besoin de luxe...

YVONNE

J'y songerai.

MARIANNE

C'est ça, des vieux souliers, des vieux habits, des vieilles jupes, moi j'en tire toujours profit. A vous revoir. Anne-Marie, ne pleure donc pas, ma petite.

^Anne-Marie éclate en sanglots.)

LES MOUETTES 1^1

SCENE VI YVONNE, CHAMBALOT.

(Yvonne range son livre de comptes et des papiers dans l'armoire.) CHAMBALOT

Votre petite femme de chambre est partie?

YVONNE

Sa tante vient de l'emmener... Vous vous êtes pru- demment tenu à l'écart, jusqu'à ce que la charrette eût tourné le coin.

CHAMBALOT

Moi? Je lisais le journal, dans le jardin.

YVONNE

Vous le savez : c'est à cause de vous qu'Anne-Marie s'en va...

CHAMBALOT

Allons donc?

YVONNE

Le recteur a prévenu son oncle qu'elle se laissait embrasser dans le jardin... par un monsieur. Ce mon- sieur, c'était vous, je pense?

CHAMBALOT

Quel cataclysme !

YVONNE

Treize heures par jour d'un même geste ignoblement

ifyl LES MOUETTES

machinal, Anne -Marie, désormais, arrachera les en- trailles à des centaines de poissons. Elle travaillera les pieds dans l'eau, jusqu'à l'instant de la phtisie qui la délivrera quelque jour... Voilà ce que peut faire un baiser, M. Ghamhalot.

CHAMBALOT

Pauvre enfant!

YVONNE

Il est bien temps de la plaindre...

CHAMBALOT

Que voulez-vous?... Elle m'aimait...

YVONNE

Taisez-vous... Vous dissimulez, sous le mensonge de ce mot, un abominable instinct!

CHAMBALOT, donnant des signes d'impatience. Cet instinct-là nous maîtrise.

YVONNE

Quand noue ne voulons pas lui résister.

CHAMBALOT

Et pourquoi résister?

YVONNE

Un homme de votre âge, sachant la vie, devrait-il sacrifier des petites filles innocentes à quelques minutes de fièvre?

CHAMBALOT

Le plaisir fut-il pour moi seul?

LES MOUETTES l43

YVONNE

Vous avez débauché cette enfant.

CHAMBALOT

Un marin m'avait précédé dans ses bonnes grâces.

YVONNE

Vous ne me ferez pas entendre quelle était vicieuse. Je la connais.

CHAMBALOT, narquois.

Vicieuse? Non, mais soumise aux forces de la nature qui poussent toute fille à l'amour, père des races et des peuples.

YVONNE

Votre caprice a perdu cette douce créature.

CHAMBALOL

Ce n'est pas moi. C'est le curé... On ne se cache pas derrière les haies pour guetter ce qui se passe dans les jardins.

YVONNE

Le pasteur arraehe au loup ses brebis comme il peut.

CHAMBALOT

Alors j'ai commis un crime bien noir?... Que V.Oulez-VOUS? Ça peut arriver à chacun. Je m'en consolerai.

y vo\ m:

D'abord, vous accomplirez, je prose, rotre devoir

I 1 ) LES MOUETTES

CIIAMHALOT

Lequel, s'il vous plaît ?

YVONNE

Vous reprendrez cette jeune fille à ses tuteurs en les dédommageant. Tous la ferez instruire, et puisque vous êtes veuf, libre...

CIIAMHALOT

Non? Non?... Vous rêvez, madame Kervil... Moi Chambalot, j'épouserais votre petite bonne. Oh! la... la... la!

YVONNE

Vous préférez la tuer?

CIIAMHALOT

C'est son père qui l'assassinera.

YVONNE

Vous n'aimez donc pas Anne-Marie?

CIIAMHALOT

C'est une bonne petite! Voulez-vous que nous lui louions une boutique d'herboriste ? Ma compagnie la commanditera pour un millier de francs. Elle sera dépositaire de l'Iode Chambalot, avec i5 p. ioo sur la vente.

YVONNE

Écoutez-moi, si vous ne réparez point moralement, moralement, vous entendez, je vous accuserai comme uu personnage déloyal.

LES MOUETTES l45

CIIAMBALOT

Déloyal!... Mais je n'admets pas ce mot... Une gamine qui a fait sa première communion n'ignore pas que si l'on badine avec les messieurs, ça brûle... Anne-Marie s'est amusée autant que moi. Je ne lui dois rien.

YVONNE

L'enjeu n'était pas le même...

CHAMBALOT

Voyons, madame Kervil, vous n'êtes pas si j)ieuse. si honnête, si pudique, si chaste, que vous ne deviniez les choses. A supposer que je n'aie pas séduit Anne- Marie, un autre, quelque butor de village, y eût réussi pendant l'absence du matelot... Autant moi qu'un autre.

YVONNE

J'avais charge d'âme. Je me juge responsable de ce qui arrive dans ma maison. Vous m'insultez en n'y prenant pas garde.

CIIAMBALOT

Oh! oh! ne vous fâchez pas... Tout est permis en amour.

YVONNE

Est-ce le véritable amour celui qui prend tout et ne donne rien?...

CHAMBALOT

Pardon! J'offre une commandite de cinquante louis et le dépôt de l'Iode Ghambalot avec i5 p. ioo sur la vente. Jolie situation pour une petite bonne.

l46 LES MOUETTES

YVONNE

Ce n'est rien pour vous; c'est très peu pour votre société! Anne-Marie, elle, ne possède que sa réputa- tion. Vous prétendez conclure un bon marché au bénéfice de votre égoïsme.

CHAMBALOT

Mais l'amour ne fut jamais qu'un égoïsme très audacieux qui s'empare de sa proie et la soumet à sa passion.

YVONNE

Le sacrifice de soi-même pour le bonheur de l'autre, voilà seulement ce que je nomme l'amonr.

CHAMBALOT

Quelle erreur! L'amour n'exige-t-il pas la fidélité, n'accapare-t-il pas jalousement toutes les forces d'au- trui? Ce mauvais maître tue l'esclave fugitif. Lisez donc les journaux.

YVONNE

Les journaux ne publient que les crimes. Ils oublient la vertu parce que c'est l'ordinaire, grâce à Dieu !

CHAMBALOT

Si par hasard, exténué de misère, je tue celui qui m'empêche de voler pour manger, on me coupe le cou. Mais si, désireux d'affirmer mon pouvoir demain sur Anne-Marie, je la poignarde pour l'avoir prise en flirt avec son matelot, la sympathie des jurés m'acquitte, le monde m'excuse et m'accueille. Même il me recherche.

LES MOUETTES ifo

YVONNE

Un certain monde.

CHAMBALOT

Je dis : le monde. Les coutumes de presque tous les pays reconnaissent le droit de meurtre sur qui l'on assure aimer. C'est la preuve, par le consentement universel, que l'amour semble à tous, et légitimement, l'égoïsme suprême, l'égoïsme assassin.

YVONNE

Non!...

CHAMBALOT

Si!... Vous croyez chérir votre mari?

YVONNE

Je ne crois pas, j'en suis sûre... Alors, vous méjugez égoïste ?

CHAMBALOT

Oui.

YVONNE

Eh bien, vous m'intéressez. Et vous n'êtes pas le seul, dans cette maison.

CHAMBALOT

Ecoutez : Que lui manque-t-il pour mener vers leur fin ses travaux, pour sauver, comme vous dites, « mille et mille existences »?

YVONNE

Il manque d'argent.

i48

LES ALOUETTES

CHAMBALOT

Il manque aussi de santé.

YVONNE

Oui, de santé...

Évidemment.

Il se plaint?

Oui.

A vous ?

CHAMBALOT

YVONNE

CHAMBALOT

YVONNE

CHAMBALOT

J'aurais voulu lui supprimer les soucis, lui faciliter un repos très nécessaire. Malheureusement les admi- nistrateurs de ma société appréhendent que les forces de Kervil l'abandonnent avant qu'il ait abouti.

YVONNE

Est-ce possible?

CHAMBALOT

Remettez-vous, madame Kervil.

YVONNE

Rien ne serait plus à tenter ?

CHAMBALOT

Peu de chose, de ce côté-là...

LES MOUETTES l49

YVONNE

Et ailleurs?

CHAMBALOT

Adrienne Darnot estime infiniment votre mari. Elle apprécie la valeur de ses études...

YVONNE, rageuse. J'en suis certaine, très certaine...

CHAMBALOT

Eh bien... Elle m'a prié d'agir auprès de vous, de vous proposer...

YVONNE

Elle vous a prié... Oh!

CHAMBALOT

Vous craignez pour la paix de votre ménage?

YVONNE

Même si je consentais à cette humiliation, Jean refu- serait... Il ne peut recevoir l'argent dune femme qui le courtise...

CHAMBALOT

Alors : ni vous, ni Kervil n'accepterez?...

YVONNE

Non!

CHAMBALOT

Je n'approuve pas, mais je comprends...

YVONNE

L'honneur tout de même vaut mieux...

l5o LES MOUETTES

CHAMBALOT

C'est une opinion... une bonne vieille opinion. Toute- fois n'oubliez pas que l'offre de votre cousine est déter- minée par le désir de voir l'intelligence de Gilberte se fortifier, grâce aux leçons quotidiennes du docteur. C'est une manière de préceptorat qui mérite salaire.

YVONNE

Un autre sentiment la possède aussi!

CHAMBALOT

1 Et vous vous défendez!... L'amour est tellement égoïste.

YVONNE

Qu'avez-vous dit?

CHAMBALOT

Rien... qu'une idée générale.

YVONNE

Alors, vous m'accuserez d'égoïsme si je ne me prête pas à des manœuvres qui doivent amener... Quoi'?... Mon divorce?

CHAMBALOT

Divorcer, vous?

YVONNE

Adrienne m'y invitait tout à l'heure d'une manière presque directe.

CHAMBALOT

Une femme amoureuse ne cède pas son mari à une autre, même si la vie de ce mari doit être triste et ma-

LES MOUETTES l5l

ladive en demeurant dans le devoir; même si l'autre peut soustraire ce mari à la mort.

YVONNE

Go n'est pas seulement ma vie humaine, c'est ma vie éternelle qu'elle demande.

CHAMBALOT

On ne sacrifie pas son avenir terrestre et céleste pour l'amour d'un être cher, et le plus cher. Je vous le démontrais tout à l'heure quand vous me reprochiez de ne pas assujettir mon existence aux ambitions de votre petite bonne...

YVONNE, interdite.

Ce n'est pas la même chose. Je ne prétends pas gâcher toute la vie d'une enfant pour rassasier un ins- tinct, moi...

CHAMBALOT

Non ; mais pour satisfaire à la jalousie de votre affection, vous refusez évidemment de sauver votre mari. Il n'y a qu'une nuance.

YVONNE

Est-il une comparaison possible entre le cas de Jean que je veux garder et celui d'Anne-Marie que vous abandonnez.

CHAMBALOT

Adrienne Darnot vous reprochera de compromettre la santé, l'avenir de votre mari, comme vous me repro- chez de compromettre la santé, l'avenir, de cette petite fille. Du reste, notre double égoïsme a raison.

l52 LES MOUETTES

YVONNE

Notre égoïsme ! notre égoïsme !

CHAMBALOT

Oui. Vous n'entrevoyez pas de motifs pour renoncer au contrat qui lie Kervil à votre sort, quand bien même il s'agirait de sa vie. Je n'entrevois pas davantage le motif de renoncer à ma liberté joyeuse parce qu'Anne- Marie s'est plu auprès de moi; et quand bien même il s'agirait de sa vie.

YVONNE

Alors, je suis la même que vous, moi, en refusant le divorce, moi, comme vous refusez le mariage, vous?...

CHABALOT

Si vous me permettez de le croire, je le crois en effet.

YVONNE

La même que vous?

CHAMBALOT

La même !

(Un long silence . Elle se lève et marche.)

YVONNE

Alors, c'est que je me fourvoie; c'est que je n'accom- plis pas mon véritable devoir. Si je vous ressemble, c'est que je suis indigne de moi.

CHAMBALOT

Vous auriez pu me laisser vous dire cette politesse, chère madame.

LES MOUETTES l53

YVONNE

C'est vrai! J'ai raisonné comme vous raisonnez... Mais non : il y a la religion. ..

CHAMBALOT

Si vous voulez... Adrienne vous prouvera simplement que vous n'osez pas sacrifier ce que vous appelez votre vie éternelle, et cela par égoïsme, parce que vous pré- férez connaître les félicités célestes.

YVONNE

Mais, je ne peux pas;... mais je ne peux pas...

CHAMBALOT

Évidemment, vous ne pouvez pas. A votre place, je ne pourrais pas non plus.

YVONNE

D'abord Jean consentirait-il à me laisser là, seule, misérable et désolée ? Jean m'aime encore.. . Et s'il ne m'aime plus, son devoir d'honnête homme lui défend de me laisser pour de l'argent et pour du vice...

CHAMBALOT

Non : pour tous les moribonds qu'il parviendra plus tard à guérir. Son devoir de savant lui ordonne de tout immoler à cela, l'amour même et la famille;... et tout. . . et tout ! . . .

YVONNE

Et tout!... Alors je suis perdue. . je suis perdue sans rémission...

l54 T'ES MOUETTES

CHAMBALOT

Vous n'allez pas céder, j'imagine aux calculs de Mme Adrienne.

YVONNE

Non... non! Ah! je n'en sais rien... je ne sais plus... je ne sais plus rien... rien, moi!

CHAMBALOT

Voilà qui me surprendrait, par exemple... vous seriez assez faible pour ça?

YVONNE

Assez faible!... à moins que je ne devienne assez forte,. . . assez forte pour remplir un tel devoir ;... si c'est mon devoir.

CHAMBALOT

J'espère bieu, ma pauvre amie, que vous ne com- mettrez pas cette erreur absurde.

YVONNE

Est-ce une erreur? Est-ce une erreur? Jean va s'affaiblir et mourir... Voilà le fait réel... le fait posi- tif... Rien de mon affection ne peut le sauver... Ni lui. ni les milliers de victimes que protégera demain son génie. Je suis incapable, incapable de lui préparer ce repos nécessaire, de chasser d'ici les ennuis et les peines qui le minent, qui le détruisent... Telle est l'évidence... L'évidence... C'est comme si je n'avais, devant ces calamités, ni volonté, ni cœur, ni membres, ni paroles... C'est comme si j'étais, devant

LES MOUETTES l55

cette calamité, un cadavre déjà... un cadavre, oui, un cadavre inerte, stupide, inutile, un cadavre... Et puis, de l'autre côté, voici celle qui tient dans ses mains la fortune, et, dans son cœur, l'amour; et un amour capable, le sien, de reprendre à la mort, l'homme que j'adore plus que tout... Elle peut, elle... Elle peut... Moi, je ne puis pas... Et vous me deman- dez si je dois sacrifier la vie de Jean comme vous avez sacrifié la vie de la servante... Et si je réponds : « Non, non, je ne le puis pas », si ma conscience crie La charité veut que tu t'immoles pour celui qui ressus- citera afin de racheter les hommes de la maladie et de la mort, » si ma conscience crie cela par la voix de Dieu même,... vous me dites, vous, que je suis dans l'erreur... dans l'erreur!... Non, non, ce n'est pas l'er- reur... C'est effroyable, c'est... ce n'est pas l'erreur... (Elle tombe dans un fauteuil et éclate en sanglots.)

CHAMBALOT

Mais si... Voyons : ai-je accepté, moi, de sacrifier ma vie à celle de votre petite bonne?

YVONNE

Voilà bien la preuve même que la vérité morale est dans ma nouvelle résolution puisqu'elle se trouve con- traire à vos actes que je réprouve...

CHAMBALOT

Ma chère amie...

YVONNE

Je voudrais voir Jean? Il est au laboratoire?...

(Elle se lève.

l56 LES MOUETTES

CHAMBALOT

Il est enfermé avec son confrère de Brest. Je con- nais ce bavard... Il va vous accabler de ses compli- ments et de ses politesses.

YVONNE

Ça ne fait rien...

CHAMBALOT

Voulez-vous que j'aille chercher Kervil? J'occuperai l'importun et je reconduirai.

YVONNE

Oui!

CHAMIÎALOT

Je vous envoie Kervil... Ne lui parlez de vos folies.

SCENE VII

YVONNE, KERVIL

Yvonne reste seule quelques instants à contempler la mer en tremblant, puis le tableau de piété.

KERVIL

Tu pries?

YVONNE

La vie du Seigneur n'était qu'une vie devant les mil- lions de vies que sa mort a rachetées. Le Christ répond à toutes les questions.

LES MOUETTES 107

KERVIL

Eh bien?

YVONNE

Il ne fautrien omettre, vois-tu, pourt'assurer un repos après lequel tu reprendras tes travaux avec une vigueur certaine.

KERVIL

Tu connais donc un moyen, ma pauvre chérie?... Un moyen?

YVONNE

Adrienne...

KERVIL

Que vas-tu dire?

YVONNE

Ce que tu penses... ce que tu penses depuis long- temps déjà... ce qui t'apparait comme un rêve de féli- cité enfin conquise...

KERVIL

Quoi?

YVONNE

Tu vas épouser Adrienne... Sa fortune te sauvera, car nous allons divorcer.

KERVIL

Divorcer?... Non.

YVONNE

Ne joue pas l'étonnement. Je te supplie d'être sin- cère à cette heure... Rien ne peut te surprendre, dans cette parole, que ce fait de l'entendre par ma bouche...

l58 LES MOUETTES

KERVIL

Qui t'a inspiré cette folie?

YVONNE -

Adrienne... Oui... Va, j'aurai la force de porter ma croix à toutes les stations de mon calvaire. Aussi ne me plains pas; j'aurai la force, comme Lui.

KERVIL

Yvonne!... Yvonne!... il s'assied près d'elle et lui baise les mains.)

YOVNNE

11 ne faut pas surtout que meure ton génie.

KERVIL

Tu délires... Je ne t'abandonnerai pas.

YVONNE

Ton cœur ne le veut pas, sans doute, mais ta raison l'exige...

KERVIL

Ma raison?

YVONNE

Tu m'as donné ma part de bonheur, va!

KERVIL

Je ne te quitterai pas . . .

YVONNE

Seules des paroles, nobles, droites et franches sont

LES MOUETTES l59

de mise en cet instant... Ne nous mentons pas... Ne nous mentons pas... Ton esprit réclame ce que ta bouche refuse.

KERVIL

Tu me stupéfies !

YVONNE

Tu me connais. Tu sais comme sont irrévocables les résolutions de ma piété. Je te le jure : je veux, pour mon salut de chrétienne charitable, je veux que tu sauves les victimes des maladies; je veux que nous di- vorcions, et que tu épouses cette femme... Je te le jure !

KERVIL

Nul amour, nulle fierté ne consentirent jamais à de telles séparations.

YVONNE

Je t'aime pour toi plus que pour moi. Comprends bien... Mon affection n'est pas égoïste. Elle te préfère à elle-même... Je t'aime pour toi plus que pour moi.

KERVIL

Gela n'est pas humain.

YVONNE

Cela est chrétien pourtant... Des saintes eurent des des vertus plus singulières.

KERVIL

Tu commences à me préférer ton dieu, Yvonne. Et tu trouves un prétexte pour te réfugier dans ta foi.

l6o LES MOLETTES

YVONNE

Je ne t'aime plus ! Est-ce que je ne t'aimais pas quand tu partais pour les longs voyages dans les mers péril- leuses? Est-ce que je ne t'aimais pas quand tu m'as laissée pour la guerre de Chine? Est-ce que je ne t'aimais pas?

KERVIL

Oh! si, tu m'aimais...

YVONNE

Cependant je ne te retenais pas... Ne crois-tu pas que j'ai souffert toutes les angoisses pendant les sai- sons où chaque flot livide venu du large sous les cris des mouettes, je l'interrogeais tremblant qu'il ne me rendit ton corps dans un linceul d'écume... Et cepen- dant tu es reparti, comme tu vas repartir, encore!... Et je t'ai laissé repartir sans troubler l'air de mes dou- leurs parce qu'il fallait donner l'exemple aux femmes et aux mères de tes matelots , comme il faut donner l'exemple, encore!

KERVIL

Alors, tu m'aimais!... Tandis que maintenant, excé- dée de souffrances tu te confies à d'autres, à tes con- fesseurs.

YVONNE

A d'autres? Non. Je t'aime plus aujourd'hui. Va donc accomplir ton devoir. Je t'accompagne vaillamment jusqu'au seuil de ta vie nouvelle... Et j'implore de toi une seule chose. Ne soupçonne pas ma passion de faiblir, Crois qu'à toute heure je demeurerai celle qui

LES MOUETTES l6l

regardera le chemin par lequel tu pourrais revenir. qui sait? un soir de triomphe, pour m'embrasser sur le front devant celle qui te devra l'orgueil d'une mère heureuse et d'une femme illustre... Elle t'aimera pour elle, je t'aimerai pour toi!... Et ce sera ma victoire sur elle.

KERVII , ébloui.

Yvonne, ce que tu crées c'est indicible, c'est plus grand que tout!... Je travaillerai, et jusqu'à ce que tu aies ton nom dans l'histoire de la science... Tout t'ap- partient de moi.

YVONNE

Tout de ton cœur. Rien de ton esprit.

KERVIL

N'en doute pas, Yvonne, je te supplie de n'en pas douter : tout de mon cœur, et tout de mon esprit. Adrienne,tu le pressens bien, Adrienne,... c'est une amie, une amie intelligente, une mère qui veille sur l'éducation de sa fille, une mère qui prépare l'âme de sa fille, en me choisissant... Tu le sais bien, Yvonne... Sans cela, tu n'aurais pas consenti... Tu n'aurais pas consenti, n'est-ce pas? Oh ! quelle preuve de passion tu m'offres! . .. quelle preuve... Et tune mesures pas toute la portée de ton action. Examine mes ongles violets... Voici le sang veineux qui ne circule plus, qui ne peut plus se régénérer... Touche mes cheveux secs et qui se cassent :... c'est le signe de la mort des pig- ments... Mes pieds se glacent, car ils ne reçoivent plus la chaleur des centres... Je te cachais cela... Je ne t'a-

162 LES MOUETTES

vertissais pas... Je me gardais de t'effrayer. Toi aussi, tu as ressuscité Lazare...

(Il lui couvre les mains de baisers.)

YVONNE

C'était donc vrai... Seigneur... c'était donc vrai? Jean ! (Elle l'embrasse et l'étreint furieusement.) C'était donc vrai?...

KERVIL

Oui. Tu me fais présent de la vie que j'allais perdre,... de la vie! Je n'espérais plus entendre, au printemps la mer retentir. Je ne l'espérais plus, Yvonne. Et voici que je l'espère encore... Le monde n'aura point péri pour mes yeux !

YVONNE

Tu vas te soigner, dis, je le veux... tu vas te soi- gner... tout de suite... Tu vas partir tout de suite.

KERVIL

Je soulève, tu sais, la pierre du sépulcre avec les milliers de souffrants que ie ressusciterai peut-être.

YVONNE

Mon pauvre Jean !

KERVIL

Nous avons tant souffert ensemble... Te quitter le jour cette preuve de dévoûment m'exalte au delà de tout. Dire que la science seule ne sauve pas, qu'il faut l'argent.

(Ils restent embrassés en sanglotant.'

LES MOUETTES l63

Yvonne, ma chérie, je sens tous les nerfs trembler dans ton corps.

YVONNE, la voix pleine de larmes. Tout de même, tu n'as pas été gentil.

KERVIL

Oh!

YVONNE

Tu aurais pu m'expliquer, toi ! Tandis que c'est elle qui m'a dit... C'est elle, une étrangère qui m'a dit... Non, tu n'as pas été gentil.

KERVIL

Comment, moi,... moi qui t'aime, aurais-je pu te pro- poser une pareille torture ?

YVONNE

Non, tu n'as pas été gentil. (Elle sanglote.)

KERVIL

Yvonne, Yvonne, je préférerais tout à une lâcheté...

YVONNE *

Quelle lâcheté?

KERVIL

Celle d'écraser sous le faix de la douleur une pauvre sainte, trop indulgente.

YVONNE

Ne t'occupe pas de cela... Tu dois avant tout sauver tant de victimes !

l64 LES MOUETTES

KERVIL

Te voici bientôt seule, sans fortune... sans amour... abandonnée, trahie... Gomment supporterai-je la certi- tude de ton supplice?

YVONNE

Tu ne m'as pas trahie... Je t'ai moi-même conseillé ton devoir.

KERVIL

Le devoir ne serait-il pas de respecter ma promesse de mari.

YVONNE

Tes devoirs de savant l'emportent.

KERVIL

Je le pensais tout à l'heure. . . Maintenant il me semble que cela peut devenir un prétexte pour me débarrasser de notre peine commune, et laisser tout le poids sur tes épaules. D'abord, puisque tout arrive : une expé- rience peut révéler un fait qui jette bas mon hypothèse de laboratoire.

YVONNE,

11 y va de ta vie.

KERVIL

N'y allait -il pas de ma vie quand je soignais les matelots à l'hôpital de la Yera-Cruz, et dans l'infirmerie du Surcouf. N'y allait-il pas de sa vie quand mon père avec vingt hommes marcha sur les sept cents Annamites qui les massacrèrent. Ne me regarde pas ainsi avec tes yeux de torturée.

LES MOUETTES l65

YVONNE épuisée.

Tu aimes Adrienne... Elle t'aime... Eh bien...

KERVIL

Je veux prendre garde au contraire que le vice ne me détourne pas du vrai.

YVONNE

Il faut que ton génie subsiste, c'est la raison supé- rieure de notre acte.

KERVIL

Que pensera Gilberte quand on lui dira : « Cet homme qui enseigne le Bien, il a laissé dans une misérable bourgade de Bretagne la femme qui lui avait prodigué sa jeunesse, tout son amour sincère, tout son dévoûment d'épouse et d'amante. Il l'a laissée afin de suivre celle qui l'aidait, qui le payait... Il a livré sa femme au désespoir pour obtenir de l'argent, de la puis- sance et de la volupté... » Vraiment, espères-tu, Yvonne, que cet exemple puisse conseiller à Gilberte Darnot d'être une personne morale selon notre conscience, la tienne, la mienne? L'espères-tu vraiment? Tu réponds pas.

YVONNE

Te t'en prie, Jean : sauve l'avenir de ton génie.

KERVIL

Adrienne me tente trop pour que le désir de satisfaire un instinct ne m'ait pas abusé. Je l'apprends à cette heure, tu pantelles sur cette table... Je ne veux pas

l66 LES MOUETTES

compter parmi ceux qui disent ignoblement : « Tout est permis en amour », et qui s'en vont riant des larmes, ensanglantant les cœurs, détruisant les félicités autour d'eux pour assouvir un très humble instinct paré de mensonges lyriques ! Yvonne, laisse-moi baiser ta bouche et tes sanglots.

YVONNE

Puisque tu ne m'aimes plus, va-t'en, va-t'en.

KERVIL

Yvonne !

YVONNE

Va-t'en puisque tu ne m'aimes plus... Laisse-moi seule du moins...

KERVIL

Non! Adrienne me choisit pour donner à sa fille un caractère. Je ne pourrais lui donner qu'une âme qui meurtrit, qui tue«un être de bonté...

YVONNE

Va-t'en, puisque tune m'aimes plus.

KERVIL

Je t'aime autrement, Yvonne, autrement. Je t'aime à genoux,... au lieu de f aimer dans mes bras... Gomme ton cœur bat lourdement, ma chérie.

YVONNE

Va-t'en puisque tu ne m'aimes plus.

KERVIL

Laisse -moi recueillir tes larmes, Yvonne, sur tes cils.

LES MOUETTES 167

YVONNE

Plus il y a de vies, tu l'enseignes, plus il naît de pensées... Sauver des existences c'est accroiîre l'esprit du monde.

KERVIL

Je n'accroîtrais que l'esprit de destruction. Non, mon devoir est ici.

YVONNE

Mon bonheur n'a pas le droit de condamner à périr ceux que tu délivreras du mal.

KERVIL

Tes pauvres mains brûlent !

YVONNE

Sauve-toi, Jean, sauve-toi!

KERVIL

Non... Nous irons me guérir très pauvres au loin, aussi pauvres que les mendiants ; mais nous de- viendrons très forts, ensuite. Car je me sens plus robuste et plus vigoureux maintenant que je me suis vaincu.

YVONNE

Tu crois donc avoir vaincu ta passion ? Tu le crois ?

KERVIL

Yvonne... Je t'aime davantage pour m'être ému de

l68 LES MOUETTES

ta peine. Le seul être que nous étions auparavant, notre seul être s'est reformé.

YVONNE

Mon Jean !

SCENE VIII ' Les Mêmes, CHAMBALOT.

CHAMBALOT

Eli bien?.. Je trouve des personnes vaillantes, logi- ques et courageuses. J'espère.

YVONNE

J'ai essayé de le persuader, M. Chambalot! Je n'ai pas réussi!

KERVIL

Heureusement !

CHAMBALOT, frappant la table d'un grand coup de poing.

Les pauvres gens que vous êtes !

YVONNE

S'il me reste, il ne mourra pas?

CHAMBALOT

Que voulez-vous ! Il faut bien renoncer à vivre quand on n'a pas le courage de faire souffrir.

LES MOUETTES l6<)

YVONNE

Oh, monsieur Chambalot, il y a des mouettes que vous blessez et qui, pourtant, reprennent leur essor vers la mer, vers le soleil.

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