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University of Ottawa
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PAUL ADAM
LES
MOUETTES
COMEDIE EN TROIS ACTES, EN PROSE
Représentée pour la première fois sur la scène du Théâtre-Français, le 14 Novembre 1906
LIBRAIRIE
.ENDORFF PARIS, 1907.
The play Les Mouettes is entered, according the act of Congress, in the yea'r 1906. hv M. Paul Adam, in the office of the Librarian of ress at Washington. Ail rights reserved.
Les Mouettes
ŒUVRES DE PAUL ADAM
LE TEMPS ET LA VIE
Histoire d'un idéal à travers des siècles
Basile et Sophia (Illustra- tion de C.-H. Dufau). Irène (111. de Orazi). Princesses Byzantines. Être. La Force.
L'Enfant d'Austerlitz. La Ruse.
Au Soleil de Juillet. La Bataille d'Uhde. Soi.
Les Images Sentimentales. En Décor.
L'Essence de Soleil. Le Mystère des Foules.
L'ÉPOQUE
Chair Molle.
La Glèbe.
Robes Rouges.
La Parade Amoureuse.
Les Cœurs Utiles.
Les Cœurs Nouveaux.
Le Vice Filial.
La Force du Mal.
L'Année de Clarisse.
LesTentatives Passionnées.
Le Conte Futur.
Le Troupeau de Clarisse.
Le Serpent Noir.
Combats.
Les Lions.
ESSAIS
Critique des Mœurs. l Le Triomphe des Médiocres.
Lettres de Malaisie. • | Vues d'Amérique.
La Vie des Elites (sous presse).
THEATRE
Le Cuivre, drame en 3 actes (en collaboration avec André Picard). L'Automne, drame en 3 actes (en collab. avec Gabriel Mourey).
Tous droits de reproduction, de traduction et de représentation
réservés pour tous les pays, y compris la Suède, la Norw'ege, la Hollande et le Danemark.
S'adresser, pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorff So, Chaussée d'Antin, Paris.
SAI.NT-DENJS. — IMPRIMERIE H. BOUILLANT, 20, HUE DE PARIS — 16622
PAUL ADAM
Les Mouettes
COMÉDIE EN TROIS ACTES, EN PROSE
Représentée pour la première fois sur la scène du Théâtre-Français, le 14 Novembre 1906.
PARIS
société d'éditions littéraires et artistiques
Librairie Paul Ollendorff
5o, chaussée d'antin, 5o
1907
The play Les Mouettes is entered, according the act of Congress, ni the year 1906, by M. Paul Adam, in the office of the Librarian ai Congress at Washington, Ail rights reserved.
Il a été tiré à part
io exemplaires de cet ouvrage, sur papier de Hollande,
numérotés à la presse.
$-(53- (907
A la Mémoire de LUCIEN MUHLFELD
PERSONNAGES
Chambalot, 40 ans, lanceur de produits pharmaceutiques MM. Raphaël Duflos.
Jean Kervil, médecin de la marine,
38 ans; savant rêveur et maladif . . . Henry Maver.
Madame Darnot, belle-mère d'Adrienne, 55 ans, veuve, allures viriles et nobles. M™,! Renée du Minil.
Yvonne Kervil, femme de Jean, 32 ans. Lara.
Aérienne Darnot, cousine de Jean et d'Yvonne, 33 ans, veuve d'un député; Parisienne très élégante Berthe Cerny.
Anne-Marie, servante bretonne, 18 ans, costume de Pont-Aven; jolie Dussane.
Marianne, sa tante, 5o ans, paysanne. . Lynnès.
Gilberte Darnot, i3 ans, fille d'Adrienne. La petite Lyrisse.
La scène se passe de nos jours, en Bretagne, au bord de l'Océan, dans la maison du docteur Kervil.
Pour les détails de la mise en scène, s'adresser à M. Balcourt, à la Comédie-Française.
Les Mouettes
ACTE PREMIER
La scène représente une salle ouverte par une grande porte-fenêtre sur une terrasse. On voit la Mer sauvage. Vieux meubles bretons, soigneusement, artistement réparés, astiqués. Bibelots anciens du pays. Portraits de marins. Sur un bahut, des tlacons à tubu- lures. Bibliothèque de livres reliés en veau.
SCENE PREMIERE KERVIL, MARIANNE
KERVIL
Ah : voici le dynamomètre!... Marianne, serrez ferme. Encore! Vous suivez votre régime?
MARIANNE
Bien sûr... Monsieur le docteur... Bien sûr... Pour ça...
2 Les mouettes
KICK VIL
Je vais écrire l'ordonnance. Allea (lotie chez le pharmacien en sortant d'ici... Vous avez votre car- riole? Vous pouvez trotter jusqu'à Pont-1'Abbé?
MARIANNE, montrant son panier.
Oui : je veux vendre mes légumes et mes poulets. (Elle se tait pendant qu'il cent.
SCENE II
Les mêmes, CHAMBALOT et AWE-MARIE
sur la terrasse.
CHAMBALOT
Les chambres ne me paraissent pas gigantesques, mais c'est propre, ça donne sur la mer... Maintenant, ie voudrais bien causer avec le docteur Kervil.
ANNE-MARIE
Monsieur ne peut pas recevoir ce matin.
CHAMBALOT
Veuillez l'avertir tout de même... Allez donc! On aime toujours être dérange par une aussi jolie per- sonne.
ANNE-MARIE
Monsieur l'a bien défendu.
Les mouettes 3
MARIANNE, au docteur.
Ah! ben! Elie en a du toupet, ma nièce! L'entendez- vous résister au monsieur?
CHAMBALOT
Annoncez M. Chambalot... les produits Ghambalot, l'iode Ghambalot, le régénérateur Chambalot! Il ne connaît que ça: Ghambalot!
KERVIL, agacé. Qu'y a-t-il, voyons?
CHAMBALOT
Nous nous sommes rencontrés à Nantes il y a quatre ans, un mois avant que tu n'embarques sur le Sw- couf... Ghambalot du Quartier Latin!...
KERVIL
Oui, oui!... Tu as changé! Tuas grossi... (Ils se considèrent.)
CHAMBALOT
Toi, tu as encore maigri...
MARIANNE, à Anne-Marie. Écoute, la petite, tu te fais trop belle. . . Est-elle propre !
KERVIL
Je te demande pardon! mais j'interroge une malade. Tu permets?...
CHAMBALOT, sans écouter, déplie un journal.
Dis-moi donc : le Messager de l'Ouest, avant-hier,
4 LES MOUETTES
contenait cette petite annonce: « Chambres et appar- tements confortables dans un manoir ancien au bord de la mer... S'adresser au docteur Kervil... Prix mo- dérés... » J'ai voulu voir.
KERVIL
C'est bien de moi cette annonce!... (A Marianne) Atten- dez, Marianne... (Marianne s'est avancée vers le docteur. Cham- balol passe brutalement entre elle et lui.)
CHAMBALOT
Alors, veux-tu me prendre en pension?... J'ai visité les deux chambres. C'est breton Vieux bois ciré. Beaucoup de mouettes sur la côte; pour lâchasse... Et puis, nous renouvellerons connaissance...
KERVIL
Enchanté! (A Marianne.) Il faut vous soigner, vous!
CUAMBALOT, l'interrompant.
Six cents francs, n'est-ce pas?... Tout compris. On change les serviettes chaque jour?... Entendu?
KERVIL
Ravi 1 . . . Et tes bagages ?
CHAMBALOT
Derrière l'automobile. (AAnne-Marie. ) Mademoiselle, montrez à mon chauffeur où il doit déposer les fusils, la réserve à cartouches, le panier au jambon et la bicyclette. Ce soleil brûle. Si tu as des boissons fraîches?...
LES MOUETTES 5
KERVIL
Une citronnade ?
CHAMBALOT
Parfait !
KERVIL
Ne partez pas, Marianne!... J'ajoute quelque chose à l'ordonnance... Vous n'avez plus de ma poudre. Je vais en chercher. Je me défie de celle que vend l'her- boriste... (a Chambaiot.) Tu permets?... Je reviens!
MARIANNE, le suivant jusque sur la terrasse.
Oh! avec votre petite seringue, que je vous dis, vous chasserez tout le mal. Quand vous piquez quelqu'un, celui-là peut être tranquille... (a Chambaiot.) C'est comme ça qu'il a ôté la fièvre typhoïde à la petite... Elle était si bas, que j'avais allumé les bougies et mis du buis à tremper dans l'eau bénite...
SCENE III
CHAMBALOT, MARIANNE, ANNE-MARIE.
CHAMBALOT
Mademoiselle, je vous remercie. Que vous avez le geste gracieux!... Vous vous appelez Anne-Marie?...
ANNE-MARIE
Oui, monsieur. (A Marianne.) Comment va l'oncle?
6 LES MOUETTES
MARIANNE
Tout de même. Et toi?
ANNE-MARIE
Tout de même. 'Elle va ranger à droite et à gauche.) CHAMBALOT
Et la fièvre typhoïde s'est attaquée à cette charmante petite fille?
MARIANNE
Ah oui donc!.. Elle est orpheline, alors j'en ai la charge, vous savez... Vous n'allez pas rester dans le pays?
CHAMBALOT
Si... Pourquoi? Ça vous chiffonne?
MARIANNE
Oh! Je vous reconnais bien!... Eh. oui!... Dimanche, à Fouesnant, vous avez écrasé le petit toutou de la balayeuse. Son chien, c'était son seul plaisir, donc!... Elle n'a plus personne, la vieille... Ah! si vous n'aviez pas filé si vite, vous l'auriez vue pleurer en le ramas- sant... Elle lui parlait comme à son enfant... quoi!
CHAMBALOT
La douleur avive l'intelligence ! . . . . A qui, ces fram- boises-là, dans le panier? C'est pour vendre? Je les achète. .. Voilà quarante sous.
MARIANNE
Il y en a pour trois francs. Je les ai payées cin- quante sous à mon gendre!
LES MOUKTTES . 7
CHAMBALOT. (il en mange quelques-uuesaussitut
Vous avez eu tort. Moi, je ne me laisse pas rouler, quoique Parisien.
MARIANNE
C'est malheureux tout de même... Je perds là-des- sus dix sous... C'est bien pour ne pas faire de bruit chez le docteur.
CHAMBALOT
Remerciez-moi. Pour réparer cette petite perte, vous inventerez, tout à l'heure, au marché, des moyens plus astucieux de profit... Et ce que vous aurez gagné en adresse commerciale, vous servira beaucoup dans la suite, (ironique.) Vous avez compris? Non? Ça ne fait rien !
SCENE IV
KERVIL, CHAMRALOT qui s'est versé lui-même à boire et a dégusté savamment le breuvage, MA- RIANNE.
KERVIL
Superbe ta machine ! Soixante chevaux ?
CHAMBALOT
Toi aussi, tu chauffes?
KERVIL
Non... Je chevauche modestement la bicyclette.
8 LES MOUETTES
CHAMBALOT
Tant pis... Rien n'égale la vitesse!
MARIANNE
Quand on n'écrase pas le monde !
CHAMBALOT
On n'écrase que les maladroits, les imbéciles, les infirmes! Le beau malbeur! On envoie bien un coup de fusil au cbien de chasse qui ne sait pas rapporter. Une bête inutile, un homme inutile, ça ne vaut pas ce que ça mange.
KERVIL
Oh, oh ! Voilà des idées radicales... Alors, que ferais- tu de moi! Tout à l'heure je ne pourrai plus continuer mon service à la mer. Tu m'enverras aussi du plomb dans le corps?
CHAMBALOT
Malade?
KERVIL
J'ai pris de la fièvre jaune à la Vera-Cruz, il y a dix-huit mois.
CHAMBALOT
Tes matelots du Surcouf t'ont contaminé?... Mais à présent?
KERVIL
Le cœur ne va guère... J'entrevois le moment de me résigner à la réforme... Emportez votre ordonnance, Marianne. Revenez demain.
LES MOUETTES
MARIANNE
J'ai mes pommes de terre à arracher demain. Je peux pas revenir avant dimanche... Non.
KERVIL
Eh bien, je ferai un saut jusque chez vous par-dessus les quinze kilomètres! Que votre route est mauvaise pour le cycliste!... Enfin, vous pourriez avoir un peu de fièvre... Il faut que je surveille ça de près. A demain. Embrassez les petits...
MARIANNE
Au revoir, monsieur le Docteur... Si, des fois, je ne suis pas à la maison, je serai aux pommes de terre. Vous me trouverez bien toujours.
KERVIL
Sans doute...
MARIANNE, à Chambalot.
Alors, vous ne voulez pas me donner mon compte? C'est malheureux, ça... C'est bien pour M. le Docteur que j'y perds.
SCENE V CHAMBALOT, KERVIL
CHAMBALOT
Tu en as, de la bonté. Comment, toi, malade, tu vas
10 LES MOUETTES
courir là-bas? Elle se moque de toi, cette femme!... Je parie que tu vises la députation, hein?
KERVIL
Oh. non!... Mais que veux-tu : ils ont la vie si diffi- cile !... D'ailleurs j'observe l'effet d'un sérum injecté sous la peau de cette bonne femme. J'étudie les résultats d'une petite découverte intéressante... Intéressante.
CHAMBALOT
Guéris-toi, d'abord. Tu connais les remèdes.
KERVIL
Oui : cesser tout travail un an ou deux. Cure d'alti- tude. Promenades en voiture. Eviter les préoccupa- tions, les chagrins. Etre millionnaire.
CHAMBALOT
Surtout... Et il y a des sots pour soutenir que la santé vaut mieux que la fortune... Oh, là, là! La for- tune procure tout, même la santé. (Regardant le portrait.) C'est ta femme, là?
KERVIL
Plaisante figure de petite personne sage... n'est-ce pas?
CHAMBALOT
On se retrouve, toi, marié, barbu ; moi, veuf et ventru... Hein, depuis Bullier! Et les parties de rams au Vachette?... Et notre Angèle qui portait des cas- quettes de jockey.
KERVIL
Quelle chevelure !
LES MOUETTES II
CHAMRALOT
Et une croupe!... Dis donc : Perdrot, le grand Per- drot?... Tu le vois toujours?
KERVIL
Nous sommes restés en relations épistolaires.
CHAMRALOT
Il fait son chemin.
KERVIL
Pas mal, oui.
CHAMRALOT
Inspecteur en second des services sanitaires ! Et toi donci... On discute, en séance publique de l'Académie, tes communications sur les signes électriques du sang!
KERVIL
Je nourris ma petite hypothèse, comme tout le monde. Il suffît d'étudier sa maladie.
CHAMRALOT
J'ai suffoqué le jour où nous avons appris ça... Toi qui n'étais pas fichu dans le temps de distinguer l'oxalate de potasse et le bi-oxyde de manganèse, pour le cours de toxicologie .. Tu te souviens?
KERVIL
Vaguement...
CHAMRALOT
Et voilà qu'on te discute en séance d'Académie!...
13 LES MOUETTES
On m'a changé mon Kervil... Je ne reconnais plus mes bêtes...
KERVIL rit un peu amèrement.
J'ai tant travaillé... Et toi? Et la Compagnie des Produits Pharmaceutiques? Ça marche, ta fabrique d'iode, ton huile de foie de morue? J'ai contemplé des affiches sur tous les murs de Bretagne : Régénéra- teur Ghambalot.,. Il y avait dessous une dame mirobo- lante qui soulevait des haltères monumentales, tandis qu'un vieux monsieur retroussait la pointe de sa mous- tache.
CHAMBALOT
Un symbole!... Ton tabac ne vaut rien.
KERVIL
Tu trouves ? C'est du tabac de troupe. Je ne peux fumer que ça.
CHAMBALOT
Perdrot m'avait dit que ta grand-mère t'avait légué des immeubles?
KERVIL
Cette vieille maison tout simplement, ces meubles dont je ne sais pas me séparer, et quelques hectares de pâturages; mais j'ai dû vendre les moutons peu à peu.
CHAMBALOT
Tu t'es marié trop jeune.
KERVIL
J'avais une théorie, je ne voulais pas être rente par ma femme, moi! Je ne voulais rien devoir qu'à moi seul.
LES MOUETTES l'3
CHAMBALOT
Quelle naïveté! Et tu as cru qu'on t'en saurait gré? Pour t'admirer noble et généreux, tu as gâté deux vies : la sienne et la tienne. Egoïste! Et tu en es à prendre des pensionnaires?... Allons, il faut que tu découvres un régénérateur, toi aussi !
KERVIL
Pourquoi pas? Cette bonne femme qui était là tout à l'heure, je lui insinue de mon sérum dans la peau depuis trois semaines... Voici la courbe des résultats. Très convaincante! Ça peut t intéresser, toi, l'homme des régénérateurs.
CHAMBALOT
Que ce soit bon, que ce soit mauvais...
KERVIL, ironique. Ça n'a pas grande importance?
CHAMBALOT
Non! D'abord, il faut que la fabrication ne coûte rien, ou presque, si l'on prétend gagner quelque chose.
KERVIL
Les pharmaciens exigent des remises énormes .
CHAMBALOT
Toi, tu leur vendras des produits fabriqués avec des éléments de choix ; et tu ne joindras pas les deux bouts !
KERVIL
Tu n'aimes guère encourager les gens?
l4 ^ES MOUETTES
CHAMBALOT
D'ailleurs rien à faire sans publicité. Une chronique du réclame scientifique dans un grand journal de Paris, c'est tout de suite cinq ou six mille en première page, la seule qui influence le lecteur. Trois mille en seconde ; et celle-ci ne vaut que pour réveiller les souvenirs du client.
KERVIL
Mes résultats convaincront par leur seul énoncé.
CHAMBALOT
Tu inventerais l'eau de Jouvence... eh bien, sans réclame, ça ne rajeunirait pas dix vieilles danseuses puisqu'elles ignoreraient ton miracle.
KERVIL
L'Académie de médecine discutera prochainement ma seconde observation, qui sera communiquée aux publicistes.
CHOMBALOT
Les journaux l'inséreront si tu paies. Si tu ne paies pas... bonsoir!
KERVIL
Mais, ils apprendront qu'il s'agit de sauver des exis- tences... par milliers.
CHAMBALOT
Des milliers d'existences!... Ils s'en moquent, les administrateurs!... Crois-tu qu'ils vont gâcher leur combinaison de prospectus en vantant un produit gratis?... Des milliers d'existences!.. Ils s'en fichent!
LES MOUETTES l5
KERVIL, après un siience ironique.
Toi, tu déprécies trop mes chances... Tu dois avoir tes raisons.
CHAMBALOT
Malin!... Eh bien, non, non, les affaires, actuelle- ment. ..(il s'approche d'un porirait). Quel estdonece militaire?
KERVIL
Mon père, le capitaine de frégate; celui que les Pavillons Noirs ont tué.
CHAMBALOT
L'imprudent... Et là?
KERVIL
Mon aïeul maternel, le vice-amiral de Kerledan; il assistait à la bataille de Navarin en 1827.
CHAMBALOT
Ah oui, l'indépendance de la Grèce!... De la poli- tique d'opéra. Ecoute! tuas trop d'atavismes héroïques pour rien entendre au commerce. Moi, on m'a réformé pour la vue... Aussi, je vais t'abattre tout à l'heure
quatre mouettes sur cinq.
(Il rit.)
KERVIL
Oui, tu me parais un homme adapté à l'époque, toi! (Entre Yvonne.) Yvonne, jeté présente notre nouveau pen- sionnaire: M. Ghambalot.
l6 LES MOUETTES
.SCÈNE VI Les Mêmes, YVONNE.
YVONNE
Monsieur, on a déjà monté vos bagages dans les chambres.
CHAMBALOT
Je vous remercie, madame... La pipe vous incom- mode-t-elle? Non... Je vous demanderai tout à l'heure la permission d'aller faire quelque toilette... La chaleur est accablante... Je félicitais à l'instant mon ami Kervil sur votre portrait... Gela ne vous ressemble plus entiè- rement... Sans doute, il a été peint, il y a longtemps déjà?
YVONNE
Huit ans, lorsque nous nous sommes mariés. Je ne parais plus aussi jeune.
CHAMBALOT
Vous êtes différente, voilà tout... On change. Ainsi Kervil, autrefois, il se rasait. Maintenant il laisse croître sa barbe. Ça l'a transformé... Vous l'avez per- mis, madame?
YVONNE
Puisque ça lui plaît! Quant à moi, j'y gagne : j'ai quelque chose de plus à chérir en lui.
CHAMBALOT
Voilà de l'exquise galanterie!... Hébergez-vous d'au- tres pensionnaires que moi?
LES MOUETTES 17
KERVIL
Oui, notre cousine, avec sa fille et sa belle-mère.
YVONNE ,
La veuve d'un député. Une Parisienne, une jolie femme.
CHAMBALOT
Une jolie femme? Tant mieux!
KERVIL
Une mère admirable. Elle reste dans ce trou pour son enfant délicate comme le père que j'ai soigné jusqu'à la fin.
YVONNE
J'espère que vous vous plairez ici... Avez-vous ap- précié notre vue?
CHAMBALOT
Non, pas encore. Il y a une vue? Où donc?
YVONNE
Aimez-vous l'espace, cette vaste étendue d'océan, ces lacs de soleil dans la mer grise?
CHAMBALOT
On dit que les cygnes sauvages passent quelquefois sur cette côte... Je voudrais bien... (il fait le geste de mettre en joue.)
KERVIL
Jamais je n'en aperçus.
LES MOLETTES
YVONNE
Vous ne souffrirez pas de voir ces beaux oiseaux saigner, et puis agoniser?
CIIAMBALOT
Moi, vous comprenez, je ne m'occupe pas des bêtes; je m'occupe de mon tir.
KERVIL
Il s'occupe de lui, il s'occupe de développer son adresse, sa force, sa personne. Voila ce qui rend omni- potentes les races du nord.
YVONNE
Ah!
KERVIL s'excitant.
Tandis que notre sensibilité atrophie nos vigueurs. Elle nous rend timides, peureux, infirmes d'âme et de corps.
GHAMBALOT
Il exprime à merveille de saines opinions.
YVONNE
Auriez-vous déjà, monsieur, fait un disciple; et en si peu de temps?... A l'ordinaire, on le persuade moins vite. Mes compliments.
CIIAMBALOT
Me voilà très fier. Que regardes-tu comme ça, hein?
KERVIL
Rien. Rien.
LES MOUETTES IQ
CIIAMBALOT
La cendre de ma pipe tombe sur le fauteuil... Madame, que d'excuses je vous dois!... La cendre ne tache pas... Je n'ai rien brûle?... Non! Du lampas à quarante francs le mètre au moins !
YVONNE
Il a fallu qu'on le tissât exprès à Lyon sur un vieux modèle de l'Armor.
CHAMBALOT
C'est trop précieux pour les fumeurs.
YVONNE
D'habitude, Jean fume sur la terrasse.
CHAMBALOT
Ça dépend des goûts. Moi, je préfère fumer à l'inté- rieur, dans un bon fauteuil où l'on s'étale bien. Ça ne vous gêne pas?
yyonne
Oh... non.
CHAMBALOT
Permettez-moi de passer dans ma chambre. .. A quelle heure déjeune-t-on?
YVONNE
Midi et demi.
CHAMBALOT
C'est un peu tard.
20 LES MOUETTES
SCÈNE VII YVONNE, KERVIL
YVONNE
Le lampas est brûle.
KERVIL
Très peu!... Quatre points noirs. Ça nous coûtera dix francs chez le stopeur...
YVONNE
Il aurait pu fumer dehors, ton ami.
KERVIL
Il a des façons de célibataire.
Enfin, les six cents francs de sa pension assurent le bilan de notre été !
KERVIL
Si je ne me trompe, il tourne autour de moi pour dé- couvrir la formule de mon sérum, et composer ensuite un de ces remèdes qu'il vend à force de réclame. Il peut nous gagner une fortune, ce gaillard-là!
YVONNE
Avec des moyens de charlatan ?
KERVIL
Il est l'agent général de la Société des Produits Phar-
LES MOUETTES 21
maceutiques dont les bénéfices se chiffrent par mil- lions.
YVONNE, en colère.
Alors il n'y a plus qu à tout supporter?
SCENE VIII Les mêmes, GILBERTE, Mme DARNOT
GILBERTE, du dehors.
Domino... Domino... Quel chien!... Le voilà encore qui poursuit les poules... Domino!. Domino!... Ah! oui. Mais il va l'attraper, le coq!
KERVIL
Madame Darnot, vous semblez bien allègre, ce matin!
MADAME DARNOT
Cette brise fouette la peau. Elle me réconforte!
GILBERTE
Vous savez : Domino attrape les poules... Il va les manger!...
YVONNE
Non, non, laisse-le, va!
GILBERTE
Docteur, j'ai développé toutes nos photographies...
22 LES MOUETTES
Ça sèche vite. Celle où vous ramez avec maman, dans la barque : elle est idéale?
YVONNE
Adrienne a bien dormi?
GILBERTE
Très bien... Ce n'est pas comme moi. J'en ai eu des cauchemars !
MADAME DARNOT
Je crains que l'air de l'Océan n'agace les nerfs de cette jeune personne... Elle' s'agite... Elle ba- varde.
GILBERTE
Oh, grand'mère, je ne bavarde pas tant!... La preuve, c'est que j'achève, ce soir, le gros livre. Vous m'en prêterez un autre, docteur; dites... Encore des mémoires... Ça m'amuse... Ça m'amuse!
MADAME DARNOT
Auparavant, on n'obtenait pas qu'elle ouvrît un seul volume.
GILBERTE
Le docteur, lui, ne m'oblige pas à savoir d'abord toutes les dates sans faute. Alors, les aventures des rois, des reines, les ministres, ça devient drôle comme tout, quand il n'y a plus de dates.
MADAME DARNOT
Votre mari est un éducateur admirable.
LIS MOUETTES 2'i
YVONNE
Jean aime expliquer l'univers à tous et selon l'intel- ligence de chacun.
KERVIL
Il suffit d'indiquer, sans contraindre.
GILBERTE
Voilà mère!
SCÈNE IX Les Mêmes. ADRIENNE, puis GHAMBALOT
ADRIENNE
Bonjour tout le monde!
KERVIL
M. Chambalot, mon ami, chimiste distingué... Mme Darnot, Mme Adrienne Darnot. MUe Gilberte Darnot*
GILBERTE, bas à sa mère.
Pourquoi le monsieur est-il descendu en camisole?
ADRIENNE
Chut!
CHAMBALOT
Mesdames, tolérez-vous le pijama?... Il fait si chaud ! Je nie suis permis de revêtir le pijama pour déjeuner. Sur le paquebot, dans la mer Rouge, les dames a<<i|>-
24 LES MOUETTES
tent le pijania... Madame Darnot, j'ai beaucoup connu votre fils, le député progressiste. Nous lui devons la prime d'exportation pour les sucres.
MADAME DARNOT
En effet, il s'occupa de la question.
CHAMBALOT
Grâce à ce privilège quelques-uns de nos raffineurs ont empoché jusqu'à trois cent mille francs de béné- fices nets par campagne de fabrication, en vendant leurs produits cher en France, et à moitié prix sur les marchés d'Angleterre. Ce fut notre brave peuple qui paya la note en sucrant son café, en mangeant sa conli- ture : aliments toniques et réparateurs.
MADAME DARNOT
J'ignorais ces résultats indirects !
CHAMBALOT
Oh, je connais l'affaire. Dès cette époque je fournis- sais une partie des produits chimiques aux usines du Nord. Je fus membre de la commission qui résolut d'offrir une médaille de vermed : « A Philippe Darnot, député de la Sarthe, les raffineurs du Nord, 1887. »
GILBERTE
Celle de l'écrin rouge, mère?
CHAMBALOT
Je me souviens même qu'elle coûta cinq cents francs au total, et que j'ai versé dix francs à la souscription.
LES MOUETTES 25
ADRIENNE
Oh ! monsieur, voilà bien une chose dont je vous sau- rai un gré éternel. Touche* là.
MADAME DARNOT
Je puis vous les rendre!...
CHAMBALOT
Vous raillez, madame, vous raillez ! (Les servantes apportent une table toute servie, disposent le couvert.) On déjeune là?
SCENE X Les Mêmes, ANNE-MARIE
ANNE-MARIE
*
Madame est servie !
(On s'assied autour de la table que les servantes ont avancée.) YVONNE
Durant la belle saison il est agréable de recevoir directement la brise de la mer, n'est-ce pas?
MADAME DARNOT
Sans doute.
CHAMBALOT
Oui. (Fredonnant.) Et l'on voit passer les bateaux tout le long de l'eau en vidant son verre. Mais l'ombre est légère. La boisson va s'échauffer. Je propose d'avancer la table ici. Qu'en dites-vous, mesdames?
2
36 LES MOUETTES
CI1AMBALOT
Les crevettes se mangent avec les doigts...
GILBERTE
Oh!
ADRIENNE
Avec les dents... aussi...
CHAMBALOT
Vous permettez que je compose un « beurre de pois- son ».
GILBERTE
Un beurre de poisson?
CHAMBALOT
Oui... Tenez. On prend un bon morceau de beurre... un bon morceau... Au moyen de la fourchette, on écrase les crevettes dedans... Là, comme ça!... Et on avale. Les pattes, la tête, les anneaux. Tout passe dans le beurre... Imitez-moi. Vous me remercierez!
ADRIENNE
J'aime mieux non. Ça ne vous oflense pas?
CHAMBALOT
Vous êtes libre. Oh! vous êtes libre! Seulement pardonnez-moi : vous ne savez pas apprécier les succu- lences. Les Australiens appellent cette friandise le fisch-toast. Avec une tartine de fromage fondu et brû- lant, saupoudré de chapelure, ce mets vaut l'am- broisie.
LES MOUETTES V)
MADAME DARNOT
Ça doit empester?
CHAMBALOT
Du tout. A Melbourne, quand je passais devant les bars, ce parfum éveillait aussitôt mon appétit.
GILBERTE
Je n'aimerais pas ça !
YVONNE
Gilberte, prends garde, tu vas tacher la nappe, mon enfant ; il ne faut pas tenir son verre incliné comme ça.
AORIENNE, très gracieuse, au docteur.
Avez-vous travaillé ce matin, monsieur l'alchi- miste?... Et à quel nouveau miracle?
CHAMBALOT
Alors? En introduisant du manganèse et de l'argent dans les veines, tu réussis à renforcer le pouvoir des propriétés électriques, à former, en quelque sorte, la pile, à dégager un fluide qui multiplie les énergies du sang. Est-ce bien ça?
K.ERVIL
Oui.
ADRIENNE, véritablement contente. Ça va?
KERVIL
» Ça va même très vite.
28 LES MOLETTES
YVONNE, impatientée.
Jean, offre donc le sel à Mme Darnot... Giberte, tu laisses glisser ta serviette... Voyons, ramasse ta ser- viette.
GILBERTE
Voilà... voilà!...
CHAMBALOT
Vous suivez les expériences de chimie organique, madame?
ADRIENNE, éloquente et coquette.
Mais, monsieur, pensez donc ! On nous découvre les secrets des forces qui animent les êtres, qui font pal- piter les chairs, et grâce à quoi notre vigueur s'aug- mente, nos membres se meuvent, notre cerveau pense, notre idée s'exalte... Qui donc ne regarderait pas indé- finiment Prométhée produire le feu nouveau?
CHAMBALOT
Très bien!... Mais, très bien! C'est très bien. . . Quand ça paraît-il en librairie ?
ADRIENNE, avec un accent de mystère passionne. Je garde pour moi mes émotions...
KERVIL
Pour elle et ses intimes.
ADRIENNE
Quelles heures incomparables vous passez dans votre laboratoire, monsieur le dieu! Que je voudrais savoir davantage afin d'éprouver de telles sensations !
LES MOUETTE^ 29
YVONNE
Moi, je les ai longtemps éprouvées. Ces instants-là compensent tant de peines.
MADAME DARNOT
Il a compromis sa santé.
YVONNE
Sa fortune.
ADRIENNE
Il s'interdit toutes les distractions, la lecture même, pour sauver des existences humaines.
YVONNE, enthousiaste et opiniâtre.
Il les sauvera !
MADAME DARNOT
Il les sauvera.
ADRIENNE
C'est absolument sûr.
YVONNE
On ne peut plus douter.
ADRIENNE, enchantée.
Tu ne doutes plus, n'est-ce pas, Yvonne?
YVONNE, très vaillante. Mais je n'ai jamais douté... moi!
KERVIL
Elle n'a jamais douté...
2.
3o LES MOUETTES
MADAME DARNOT
Elle aime trop pour ça.
GILBERTE
Mère dit toujours que vous serez le plus illustre savant du xx° siècle...
CHAMBALOT
Ecoute, mon cher : au lieu d'inoculer quelques lapins de choux, tu devrais immuniser des chevaux.
KERVIL
Evidemment! Sinon je ne pourrai pas obtenir une quantité et une qualité de sérum suffisantes pour traiter les malades à l'hôpital.
CHAMBALOT
Il te faut cinq cents cas de guérison au moins...
YVONNE, timide.
Acheter plusieurs chevaux vivants ?
GILBERTE
On pourra monter dessus.
YVONNE
Et les nourrir! Pendant combien de temps?
KERVIL
Un, deux, trois ans au plus... C'est une dépense.
ADRIENNE, rageuse.
Dire qu'il s'en faut de cela, d'un peu de cet argent
LES MOUETTES 3l
que tant d'imbéciles dilapident afin détonner les badauds de restaurant.
YVONNE, amère.
Oui, il s'en faut de cela pour sauver d'innombrables vies humaines.
ADRIENNE
Ça vous décourage .
CHAMBALOT, à la servante.
Non, merci : pas de ragoût... Ces morceaux qu'on a mélangés, qu'on a noyés dans une sauce obscure : on ne s'y reconnaît pas. J'aime bien discerner ce que . je mange, moi. Et vous, madame?
ADRIENNE, revenant sur la terre.
Moi?... Peu m'importe.
CHAMBALOT
Vous avez tort. Demandez au docteur... Plus on multiplie les sensations, plus on exerce son esprit. La gourmandise développe l'intelligence.
KERVIL
Certainement.
GILBERTE
Et tu m'empêcheras encore d'entrer dans les pâtis- series, grand'mcre !
YVONNE
Gilberte, quand montres-tu les épreuves de tes clichés?
3q les mouettes
gilberte
Tout à l'heure. Vous verrez! C'est ravissant... Il y a un docteur et ma petite mère sous l'ombrelle de plage... Je ne vous dis que ça!
CHAMBALOT
Une idylle.
GILBERTE
Comment?
CHAMBALOT
En grec : Eïdullion signifie « petit tableau ». Eh bien, c'est un petit tableau que atous avez fixé sur la plaque sensible.
ADRIENNE, empressée pour une diversion.
A-t-elle de jolies couleurs, ma fille, ce matin? Voyez-moi ça ! Et quel appétit?
KERVIL
Elle se porte vraiment mieux.
CHAMBALOT
A la voir, on liquéfierait l'air de l'Océan, pour le mettre en bouteilles, et le lancer comme régénérateur.
ADRIENNE, politique.
Monsieur, pourquoi votre Société des Produits Phar- maceutiques ne s'intéresserait-elle pas aux travaux du docteur Kervil?
CHAMBALOT
Nous y songeons.
LES MOUETTES 33
KERVIL
Chambalot, je te le répète : tu n'es pas venu seule- ment pour me rendre une visite de vieux camarade.
YVONNE
Monsieur, comme je vous remercierais!
CHAMBALOT
Ne me remerciez pas : il n'y a rien de fait. Pas mau- vaise la salade...
YVONNE '
Un peu trop de vinaigre...
CHAMBALOT
Il n'en faut pas trop. C'est comme les ennemis... Un peu. C'est bon, ça parle de nous... Trop... ça nuit... ça cuit! Hein, Kervil, tu dois en savoir quelque chose?
KERVIL
Des ennemis?... Moi?
ADRIENNE, brusque.
Qui donc peut le haïr, lui?
YVONNE, stupéfaite. Mon pauvre Jean!... Tu as des ennemis?
ADRIENNE, en colère.
Lui? oh, par exemple!...
MADAME DARNOT
Quel genre d'ennemis?
34 LES MOUETTES
CHAMBALOT
Des rivaux. Des émules. Des amis, si vous préférez. C'est la même chose.
KERVIL
Qui?
CHAMBALOT
Nos anciens camarades. Toute la brasserie « Panta- gruel », ta promotion d'internat, tes collègues de la marine : Roussel, Laurent, Gardouel... et les autres...
YVONNE, blessée.
Gomme c'est étrange ! Tout le monde l'adore ici.
KERVIL
Que leur ai -je fait?
CHAMBALOT
Une notice que l'Académie discute... J'ai demandé un peu d'huile d'olive.
YVONNE, ricanant. De la jalousie, alors?
MADAME DARNOT
Ça ne aompte pas.
ADRIEXNE, dédaigneuse. Docteur, il vous suffit de mépriser.
CHAMBALOT, remuant la salade. Hé! hé! Mauvais système.' Ces braves garçons ne
LES MOUETTES 35
lui pardonnent pas de surgir sur le chemin du succès, de leur succès... C'est de l'huile d'olive, hein?... Au congrès de physiologie, nous nous trouvions là, des pharmaciens, des chimistes, des entomologistes, des histologistes, des biologistes... On s'était groupé par promotions... Je bavardais avec l'un, avec l'autre, lors- que tout à coup on apprend ta veine.. . Ah ! là là ! Kervil, le bon Kervil, notre vieux Kervil, qui jusqu'alors ne gênait personne, Kervil le major de marine, à fond de cale quelque part, dans les mers de la Sonde ou sur les côtes de la Patagonie, Kervil a sa notice commentée à l'Académie ! Ah mais ! Ah mais ! Voyez-vous ça : il prend la meilleure place convoitée. Il dépasse d'un coup ses camarades de l'internat. Ah mais! ah mais!... Chacun se rebiffe!... Moi-même je me suis rebiffé comme un autre. Mais oui.
MADAME DARNOT
M. Chambalot ne s'embarrasse pas d'hypocrisie !
YVONNE
Alors vous faisiez chorus avec ses détracteurs?
CHAMBALOT
D'abord. Après j'ai défendu Kervil.
MADAME DARNOT
Sûr?
CHAMBALOT
Voyons! Un sérum : ça se lance, ça s'exploite»?
ADRIENNE
C'est juste !
% LES MOLETTES
MADAME DARXOT
Et si vous n' aviez pas flairé un bénéfice?
CHAMBALOT
J'aurais rugi comme les autres.
ADRIENXE, souriant.
Ah, monsieur!
CHAMBALOT
Quoi? Pensez- vous qu'on laisse un concurrent s'em- parer dune chance, sans se débrouiller, sans protes- ter, sans hurler?... On rage, vous comprenez!
YVONNE, révoltée.
Non, je ne comprends pas...
ADRIENNE
C'est du propre!
MADAME DARNOT
Expliquez-moi de quelle manière ces envieux peuvent nuire au docteur.
CHAMBALOT
Ils détruiront, par leurs critiques acerbes, l'effet de toute la publicité que mettrait en œuvre une compagnie financière.
KERVIL
C'est à craindre. On exagérera les points faibles de la théorie. Ils ne sont qu'accessoires. On en fera l'essen- tiel.
LES MOUETTES 3~
CHAMBALOT
D'ailleurs, ils sont là quelques gaillards très intelli- gents, et d'autant plus irritables que le sort ingrat les voue à la misère.
KERVIL
Contre toute justice.
ADRIENNE
Allons donc! Le génie s'impose toujours.
CHAMBALOT
A votre place, madame Kervil, je me défierais... .Madame défend votre mari avec un empressement chaleureux.
MADAME DARNOT
Le docteur Kervil, jusqu'au dernier jour, a défendu, lui, mon malheureux fils contre la maladie. Son dévouement nous a sauvées de difficultés graves, après la catastrophe.
KERVIL
Non. (Impatient.) Yvonne, faites servir le café. Anne- Marie, le café. (On se lève de table.) Que fumes-tu?
CHAMBALOT
J'ai mes cigares... (En se fouillant, il extrait un amas de lettres.)
KERVIL
Quel paquet de lettres!
CHAMBALOT
Nous avons écrit à tes confrères, quand il fut ques-
38 LES MOUETTES
lion de t'offrir la commandite de notre société... Voici, d'abord, une première lettre de notre ami Perdrot; 16 avril 1906... ayant la notice à l'académie... Je passe le préambule, etc.. etc.. « Quant à Kervil... C'est vrai- ment quelqu'un... Le panier de provisions est léger à son bras... Je veux dire que son érudition ne l'embar- rasse pas. qu'il l'utilise aisément, dans un but précis... Qualité bien rare, et digne de son esprit scrupuleux... » Deuxième lettre datée du 20 mai 1906... Après le succès de la notice... « Et Kervil? Quel silence assour- dissant!... Il n'est question que de lui... Mais rien, rien, rien, ne sort de ce vacarme... Dans ses communications il loge toutes ses lectures... Ce n'est pas du Kervil, c'est du tout le monde, depuis Hippocrate jusqu'à Kocb... »
KERVIL
Il faut bien que je cite les autorités à l'appui de ma
thèse.
YVOXXE
Jean n'affirme rien sans preuves !
CHAMBALOT
Perdrot a tort. Je cite son état d'esprit qui semble celui de la plupart.
ADRIEXXE
Vous ne me forcerez pas à croire que la plupart s'acharnent à dénigrer...
KERVIL
Le cœur d'un émule n'est pas un cœur d'épouse... ou de parente.
LES MOUETTES 3o,
Mme DARNOT
Le docteur aura toujours, pour lui, les maîtres.
CHAMBALOT
Heu ! Kervil a fait des gaffes.
YVONNE, relevant le mot.
Des gaffes?
ADRIENNE, éclatant de rire. Lui, « l'homme de tact » par excellence.
CHAMBALOT
Des gaffes!... Ainsi, lorsque vous êtes venus à Paris tous les deux, votre mari ne vous a point présentée à M^e de Bénise. Or vous deviez' bien cela l'un et l'autre au docteur Prostet qui avait lu la communica- tion aux académiciens. Première gaffe !
Mme DARNOT
Mme de Bénise n'est-elle pas une ancienne dame galante ?
YVONNE, sérieuse.
Les femmes honnêtes ne se permettent pas de la fréquenter. C'est une règle élémentaire des conve- nances.
CHAMBALOT
Oui, en province, non à Paris.
MADAME DARNOT
Mmo de Bénise n'a-t-elle pas recueilli le docteur Prostet quand petit interne à l' Hôtel-Dieu il traînait
4o LES MOUETTES
des bottines éculées et des jaquettes verdies. Elle 1* «a trouvé joli, intelligent.
CHAMBALOT
Oui : elle lui a donné d'abord... le reste, puis bon souper, bon gîte,..
KERVIL
Il a recruté sa clientèle parmi les nombreux et riches sigisbées de cette personne aimable.
CHAMBALOT
Comme il se pique de gratitude, il exige qu'on vénère son amie... Kervil les a froissés. Terrible gaffe 1
ADRIENNE, autoritaire.
Les honnêtes gens l'approuveront, eux !
CIIAMBALOT
Sans le commanditer. Les honnêtes gens ne com- manditent jamais.
YVONNE, nerveuse.
Grâce à Dieu, Jean me respecte assez.
CHAMBALOT
Ta, ta. ta! De son vivant ma femme rendait visite à Mmo de Bénise, et nous la recevions dans notre campagne.
KERVIL
Perdrot l'invite, lui. à tous les dîners qu'offre Mmc Perdrot!
CHAMBALOT
Maintenant!... Autre gaffe : votre mari dédaigne de se rendre aux banquets de corps.
LES MOUETTES 4*
KERVIL
J'adresse toujours des télégrammes aux divers pré- sidents.
MADAME DARNOT
Ça ne suffit pas. Mon pauvre fils assistait à tous les festins électoraux, luit
ADRIENNE, riant avec bruit.
Soyez vorace, docteur, si vous tenez à ce que vos expériences s'achèvent.
KERVIL
Ai-je le temps de courir à Paris banqueter toutes les semaines ?
CHAMBALOT
Autre gaffe : vous n'avez pas souscrit pour la nou- velle statue de Claude Bernard.
YVONNE
Beaucoup de médecins ne souscrivent pas non plus.
KERVIL
La statue ne peut être érigée faute de générosités suf- fisantes.
CHAMBALOT
Ce camouflet vexe les organisateurs. Ils tiennent bonne note de ceux qui se dérobèrent. Gaffe; je vous dis : gaffe !
YVONNE, désespérée.
Nous n'avons pas les moyens !
42 LES MOUETTES
CHAMBALOT
Autre gaffe : les médecins et les apothicaires de pro- vince se plaignent que tu n'aies pas répondu à leurs demandes de renseignements sur la valeur électrique du sang... Gaffe! Tu ne remercies pas non plus, avec l'emphase nécessaire, les revues spéciales qui rendent compte de tes travaux : gaffe!... Autant de gaffes, autant d'ennemis !
YVONNE, en détresse.
Mais je dépense cinquante francs par mois pour les timbres !
MADAME DARNOT
Décidément, c'est comme en politique. Kervil com- mence à devenir célèbre. Il sied qu'il paye la fanfare.
ADRIENNE
Est-ce la faute du docteur, s'il ne peut?
CHAMBALOT
De tous les vices, la pauvreté est celui qu'on par- donne le moins.
ADRIENNE. (.Elle frappe la table.) Parmi les financiers, oui; mais parmi les savants?
CHAMBALOT
Alors la richesse est le résultat qu'on prise le plus.
ADRIENNE
C'est faux !
LES MOUETTES 43
YVONNE, criant.
C'est faux !... Jean n'a-t-il pas dénoncé publiquement les monstrueuses bévues de Robertson, le millionnaire ; et malgré la renommée considérable de ce charlatan.
CHAMBALOT
Autre gaffe ! Tous ceux à qui Robertson prête de l'ar- gent, tous ceux qui rencontrent chez lui des person- nages utiles, tous ceux qui flirtent avec sa trop jolie femme, voilà les ennemis désignés de Kervil... Oh, les gaffes, les gaffes.
ADRIENNE
On ne lui saura pas gré d'avoir eu le courage de dire la vérité, même aux puissants.
CHAMBALOT
On lui saura gré par-dessous. Mais par-dessus, pour ne pas se mettre mal avec la clique Robertson, on l'ac- cusera d'envie et de jalousie, tout comme vous accusez d'envie et de jalousie ceux qui vont l'attaquer, chère madame.
ADRIENNE,
Vous vous rangez presque avec ceux-là.
CHAMBALOT
Moi? Pouvez-vous dire!
ADRIENNE, ennemie. Mais oui... vous ne différez pas des autres...
MADAME DARNOT
Vous accepterez bien cependant qu'un honnête
44 LES MOUETTES
homme vive à l'écart, loin -de tous les trafics et de toutes les machinations.
YVONNE
Qu'il refuse de conduire sa femme chez des personnes légères.
CHAMBALOT
Eh bien, qu'il demeure dans son trou de Bretagne. Quand il aura soixante ans. le monde admettra peut- être l'importance de ses travaux. D'abord, pourquoi veut-il réussir tout de suite?
YVONNE, dévole. Pour sauver des milliers d'existences.
CHAMBALOT
Ça n'intéresse personne, ça... Non... personne!
MADAME DARNOT
Ça l'intéresse, lui!
YVONNE
Sa conduite leur fait honte !
ADRIENNE
Ils ne tolèrent pas qu'il leur soit supérieur par la
conscience!
YVONNE
Voilà tout !
CHAMBALOT
Mais c'est une galle en effet que de se rendre odieux, en affectant une vertu qui ne peut que condamner les faiblesses d'autrui, s;ms indulgence.
LES MOUETTES /p
KERV1L
Oui, c'est à la fois beaucoup trop de vanité, et beau- coup trop de mépris,
CHAMBALOT
Voilà comment on détruit son œuvre ! ADRIENNE, calme, à Chambalot.
Eh bien, à vous la mission de la divulguer, cette œuvre ! . . .
CHAMBALOT
A moi?... Je ne me charge pas d'une mission! J'exa- mine les chances d'une aflàire.
KERVIL
Et les chances sont diminuées par toutes ces anti- pathies.
YVONNE, les larmes dans la voix.
Il ne se trouvera donc pas d'honnêtes gens pour le soutenir contre cette cabale?
ADRIENNE
Il s'en trouvera !
CHAMBALOT
Seulement ceux que vous appelez les honnêtes gens ne jouissent d'aucune influence à Paris. Ce sont des timides. Ils s'indignent dans leur coin, prudemment.
YVONNE
Trop prudemment.
ADRIENNE
Hé oui, les honnêtes gens sont lâches!...
46 LES MOUETTES
KERVIE
Ils sauvegardent leur quiétude...
MADAME DARNOT
Ils laissent agir les méchants qui sont audacieux...
ADRIEXXE
Alors, le respect du travail et du talent n'atténue pas dans les esprits toutes ces raisons [misérables de le haïr?
Cil VMBALOT
Ça viendra, ça viendra!... L'enquête n'est pas ter- minée. Quand j'aurai passé avec luij deux ou trois jours, dans son laboratoire, j'enverrai mon rapport. La Compagnie jugera.
SCENE XI Les Mêmes, ANNE-MARIE.
AXXE-MARIE
On vient demander que monsieur aille à Locmaria, pour le maréchal-ferrant. C'est un éclat de fer dans la tempe... Ça presse... son fils est vert, le pauvre garçon...
KERVIL
A Locmaria?... Treize kilomètres... Vous m'excu- serez? Ma trousse! Anne-Marie, la bicyclette est sous le hangar?
LES MOUETTES 47
ANNE-MARIE
Oui, monsieur.
YVONNE
Le temps se couvre... A-t-ii pris son caoutchouc?... Anne-Marie ! Anne-Marie !
GILBERTE
Je vais le chercher. (Elle sort.)
ADRIENNE
Son caoutchouc ? Je l'ai vu dans le vestibule !
(Elles sortent affolées).
SCENE XII MADAME DARNOT, CHAMBALOT. (il verse abon-
damment du rhum dans une soucoupe, compte les morceaux de sucre, et allume l'alcool.)
MADAME DARNOT, agacée.
Vous n'avez pas-besoin de médecin, vous!... Vous vous soignez tout seul.
CHAMBALOT
Que je savoure ou non mon brûlot, Kervil devra tout de même courir au diable... chez son blessé... Alors?... alors?...
MADAME DARNOT
J'admire un esprit si positif.
48 LES MOUETTES
CHAMBALOT
Je ne me paie pas de mots, ni d'émotions hypo- crites... moi. Dans ma jeunesse, j'ai cru comme tout le monde à l'amour, au désintéressement, à l'honneur, à la générosité. Bientôt j'ai vu les malhonnêtes gens par- venir au faîte des grandeurs. Mes bons amis m'ont berné avec mes belles amies qui m'ont trahi après m'avoir dépouillé. Alors je me suis dit : l'amour, l'honneur, le désintéressement... tout cela, c'est de la camelote !
MADAME DARXOT
Aujourd'hui, il n'y a qu'une puissance, l'argent, et qu'un moyen, l'aplomb, n'est-ce ^>as?
CHAMBALOT
Mais oui. Au lieu de pleurnicher sur la corruption générale comme les poètes de quatre sous, prenons donc bravement le parti de vivre avec elle. Croyons qu'un chat est un chat, tout homme triomphant un fripon, sans que pour cela les déchus soient autre chose, Le plus souvent, que des imbéciles.
MADAME DARXOT
Alors il n'y a rien. Il n'y a pas de morale.
CHAMBALOT, sirotant sa liqueur.
Il y a l'égoïsme' franc, au lieu de l'égoïsme dissi- mulé.. .
MADAME DARXOT
Que voulez-vous dire?
LES MOUETTES 49
CHAMBALOT
Vous demandez un exemple? Voici : Mme Kervil adore son mari?
MADAME DARXOT
Vous l'entendez.
CHAMBALOT
Oui... Elle se démène pour qu'il n'oublie pas son caoutchouc. Eh bien, vous lui diriez demain : « Si votre mari veut devenir glorieux, il faut qu'il vous aban- donne... Vous êtes le boulet qui empêche ses mouve- ments vers le bonheur! » Pensez-vous que Mmc Kervil renoncerait, par amour sublime, à l'affection qui lui vaut un soutien, un confident, une habitude sentimen- tale, et un peu de monnaie?
MADAME DARXOT
Je ne pense pas !
CHAMBALOT
Evidemment non. Elle aime Kervil pour ce qu'il procure, non pour ce qu'il désire. Égoïsme! Et nous sommes tous ainsi. (I! verse flans son verre à liqueur le rhum de la soucoupe avec grand soin.)
MADAME DARXOT
Pas le moins du monde. J'aime ma petite fille pour elle-même.
CHAMBALOT
Erreur! Vous fabriquez une jeune personne à l'image de votre idéal littéraire. Gela vous distrait. Vous ne vous préoccupez guère de prévoir si cet idéal lui pro-
5o LES MOUETTES
diguera les félicités, ou les chagrins... Egoïsme... Vous lui conférez des sentiments de noblesse... A vingt ans, elle souffrira de rencontrer partout la bassesse, le men- songe, ou la brutalité de ses semblables. Peut-être vous reprochera-t-elle de l'avoir trompée sur la vie qui la terrassera? Vous l'aurez aimée pour vous, non pour elle.
MADAME DARXOT
Que faire alors ?
CHAMBALOT
Je n'en sais rien !
MADAME DARXOT
Mais vous êtes un homme affreux.
CHAMBALOT
Croyez-vous ?
SCENE XIII Les Mêmes. ADRIENNE, YVONNE.
ADRIEXXE
A quelle heure va-t-il rentrer?... Tu n'as rien oublié de ce qu'il emporte d'habitude?
YVONNE
Non... non... Il atout. Il a sa bonbonnière avec ses pilules de strychnine.
LES MOUETTES 5l
CHAMBALOT
De la strychnine?
YVONNE
Oui... de la strychnine. Ghaqne fois qu'il se hâte ainsi, il veut atteindre le maximum de la vitesse... Et son cœur, le soir, devient faible, faible...
ADRIENNB
Il assure que ce n'est rien.
YVOXNE
Oh!... tout de même!... Et quand je le vois partir,
c'est pour moi Ulie angoisse... (Elle réprime un sanglot.) ADRIENNE
Qu'as-tu?...
YVONNE
Il faut que sa A7ie change, que sa vie change. (Elle tombe la tête dans les mains sur la table.)
CHAMBALOT
Nous essayerons de la changer. .. Et avant peu... Que
ces dames veuillent seulement m'aider. (Tableau. — Les quaire femmes le regardent avec espoir. — Chambalot vide son verre d'un trait pendant que le rideau tombe.)
RIDEAU
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE CHAMBALOT, ANNE-MARIE.
ANNE-MARIE, que Chambalot caresse.
Je voudrais rester comme ça tout le temps... C'est du bonheur.
CHAMBALOT
Mignonne, écoute-moi : si tu m'aimes... Tu m'aimes? Oui... Eh bien, si tu m'aimes... (A voix basse) dépêche-toi d'essuyer mes bottines avant qu'on entre. (Anne Marie se précipite, retrouve la serviette qu'elle a déposée sur une chaise et se met à genoux.) Cette ailreuse route n'était que poussière... Frotte fort, allons... hardi... Eh! eh... tune vois donc pas que tu salis, là. Mais il y a du noir sur ton tor- chon, bête... Voilà mes bottines tachées, maintenant. (furieux.) Si tu crois que c'est drôle!
54 LES MOUETTES
ANNE-MARIE
Je ne savais pas.
CHAMBALOT
Il fallait savoir, imbécile!... Tu ne vas pas pleurer, maintenant. Arrête le déluge! Où donc flotte l'arche de Noé que je t'y fourre. Approche : je t'embrasserai.
ANNE-MARIE
Pour ça, non. Non. Monsieur se montre trop méchant avec moi !
CHAMBALOT
Allons, petite chérie, ne te fâche pas...
ANNE-MARIE
Si je m'étais plainte à madame quand vous m'avez poursuivie, la première fois, il y a quinze jours.
CHAMBALOT
A quoi bon? Mme Kervil m'eût fait une scène... Chacun eût appris l'aventure. Et puisque chacun a des idées toutes simples sur la vertu des soubrettes, la voix publique t'accuserait maintenant de m'avoir séduit par tes vices. Et du reste, la malice de tes yeuN m'encourageait.
ANNE-MARIE
Par exemple!... Vous avez été le plus fort, une minute ,... voilà tout.
CHAMBALOT
Et depuis? Le badinage te fut agréable, il me
LES MOUETTES 55
semble. Enfin, si je ne m'abuse, tu avais rendu très heureux un autre gaillard, pour le moins, avant moi...
ANNE-MARIE
C'est mon fiancé, d'abord. Je ne pourrai pas lui mentir. Alors, il ne me voudra plus en mariage...
CHAMBALOT
Ton fiancé n'a rien à voir là-dedans! 11 est marin, n'est-ce pas? Tu me l'as dit. Il navigue dans l'espoir de te retrouver gentille, avenante, fidèle... Je connais déjà ton âme... Tu ne détruirais pas cet espoir... Au lieu de te chagriner par une confession inutile, tu lui farderas la vérité, comme il convient.
ANNE-MARIE
Non; je ne pourrai pas...
CHAMBALOT
Tant pis pour toi ! Tant pis pour lui !
ANNE-MARIE Tout ce que vous dites est méchant.
CHAMBALOT
Tu me parais bien triste... Écoute. Je t'emmènerai. Tu voyageras dans toutes les villes avec moi. Et si tu es sage, je t'achèterai des toilettes très jolies. Je ferai de toi ma belle gouvernante à cent francs de gages par mois. Veux-tu?
ANNE-MARIE
Non, je ne vous suivrai pasAVous êtes un sans-
56 LES MOUETTES
cœur!... un sans-cœur !... Elle se tamponne les yeux avec son mouchoir.)
CHAMBALOT, comme s'il se parlait à lui-même et regardant le vide.
Sans cœur? Oui. Que veux-tu? Trop de femmes ont, pour moi, trahi des époux dévoués, des amants passionnés sans motif, pour la satisfaction de tromper, ou la gloire d'être les intimes d'un homme qui les pro- mène en automobile... un homme riche d'apparence.
ANNNE-MARIE
Alors, pour vous, je suis pareille à toutes les men- teuses que vous avez connues?
CHAMBALOT
A quoi bon récriminer? Le mieux est encore de saisir la joie de l'instant. Tout à l'heure tu te plaisais dans mes bras ! Ose dire que non... Reviens, ma petite Anne-Marie. Ici. Ici, mignonne... Allons, ici! Obéis!
ANNE-MARIE se laisse attirer par le tablier.
Oh, sans cœur... Monsieur est sans cœur.
CHAMBALOT, qui la serre contre soi, triomphant.
Voilà ce qu'on appelle une petite fille agréable... Qu as-tu?
ANNE-MARIE, entendant du bruit. On vient...
CHAMBALOT
Et puis après?...
(Elle se débat et s'enfuit. | ANNE-MARIE
Laissez-moi. je vous dis...
LES MOUETTES OJ
CHAMBALOT
Tu te sauves?... Ah! petite... petite... tu n'as pas le
courage de tes opinions.
SCENE II CHAMBALOT, ADRIENNE.
ADRIENNE, un livre à la main.
Ah ! ah !
(Elle fait des mines moqueuses.
CHAMBALOT
De quoi ?
ADRIENNE
Soyez tranquille, je n'aurai rien vu.
CHAMBALOT
Mais, je ne me cache pas.
ADRIENNE
En effet ! . . . Vous poursuivez les femmes de chambre?
CHAMBALOT
Ce ne sont pas seulement des goûts ancillaires. Quand je m'installe clans un pays, je goûte toujours aux vins de l'endroit, aux pâtisseries indigènes, aux plais régionaux. Je tue et mange de son gibier. Je recherche
les bonnes grâces de ses filles. Celles-ci me donnent.
58 LES MOUETTES
par leur langage, leurs gestes, leurs mœurs et leur ma- nière d'aimer, une impression générale du terroir, une impression qui persiste
ADRIEXXE, s'asseyant et ouvrant sou livre. L'amour aide-mémoire !
CHAMBALOT
Précisément. Que j'oublie le chiffre de la production annuelle du sarrasin, chose utile à connaître, je me dirai : Anne-Marie, la jolie bouche large et très rouge, les taches de rousseur autour des yeux, la nuque hàlée... 2.870.92- hectolitres de sarrasin.
ADRIEXXE
Quel homme ingénieux! Vous tirez parti de tout.
CHAMBALOT
C'est ma force !... Tenez!... Avant moi, les gens d'ici laissaient perdre le varech sur les grèves. De ces végétaux, aujourd'hui, mes usines extraient les médi- caments qui soulagent l'humanité souffrante...
ADRIEXXE
A la bonne heure, ça!
CHAMBALOT
Mais oui, on se fait des idées fausses sur les gens... Par exemple, quoi qu'on en dise, la Bretonne, outre sa peau douce...
ADRIEXXE
Je n'en doute pas...
LES MOUETTES DQ
CHAMBALOT
Cela signifie-t-il que vous connaissez aussi 1rs appas des Bretons?
ADRIENNE
Non; mais je ne doute pas que vous n'ayez le dessein de me dire les inconvenances de vos aventures; et je n'y tiens guère...
CHAMBALOT
Voyons : vous n'allez plus à l'école chez les sœurs...
ADRIENNE
J'ai horreur de ces histoires qui semblent établir tout de suite entre celui qui les conte et celle qui les écoute une complicité préalable pour un vice prochain.
CHAMBALOT
N'ayez crainte. Détestant la rengaine sentimentale et littéraire, je ne recherche pas les femmes du monde. Aussi, je ne me suis jamais proposé de vous faire la cour, moi...
ADRIENNE
Je l'espère bien!
CHAMBALOT, malicieux.
Vous quêtez une déclaration (Geste d'Adrienne pour me rabrouer ensuite. Pas si bête... Jules Chambalot ne commet pas de ces bévues. Il n'ignore pas que la place est prise... Mais oui... La place est prise... Bon : jouez- moi l'étonncment. Demandez-moi le nom avec une moue d'ironie qui vous prêtera la mine de croire à une pla Lsan- terie. Vous riez. Tant mieux-!...
Go LES MOUETTES
ADRIEN XE
Il faut que je rie. si je ne me fâche pas... Vous êtes comique.
CHAMBALOT
Certainement, mais aussi perpicace et franc. C'est le secret de mon pouvoir sur les hommes, sur les femmes.
ADRIEXXE
Alors elles ne vous résistent pas.
CHAMBALOT
Résistez donc à ces muscles-là.
ADRIEXXE
La violence ?
CHAMBALOT
D'abord... Les sentiments, puis la douceur ensuite...
(Il va prendre dans un coin son fusil de chasse et sa cartouchière.)
ADRIEXXE
Et les pères, les maris, les gendarmes?
CHAMBALOT
Je boxe bien, je ferraille mieux, je tire à la perfec- tion.
ADRIEXXE
Voilà pour les pères, pour les maris... Et les gen- darmes?
CHAMBALOT
Ni filles, ni femmes ne vont crier leurs mésaventures sur les toits de la justice. Leur pudeur me sauve. D'ail- leurs, toutes feignent d'avoir cédé, non à la décision de
LES MOUETTES Gl
mon acte, mais à la soudaineté de leur passion. Ça les h,umilie moins. Demandez à la petite Anne-Marie.
ADRIENNE
La pauvre enfant !
CHAMBALOT
Elle s'oblige à m' aimer un peu, pour ne pas recon- naître qu'elle succomba sans que l'amour d'abord l'y eût contrainte.
ADRTENNE
Et ces manières brutales ne vous nuisent pas? Vous gardez toutes vos relations ?
CHAMBALOT
Oui; puisqu'on suppose que j'ai de la fortune.
ADRIENNE
Cela suffit?
CHAMBALOT
Puisque je fais le député socialiste d'une circons- cription avec les ouvriers de nos usines.
ADRIENNE
Il faudrait donc vous tuer.
CHAMBALOT
Pardon : il y a les gendarmes pour mes adversaires.
ADRIENNE
Vous êtes invulnérable.
CHAMBALOT
A peu près...
62 LES MOUETTES
ADRIEXXE
Jamais vous n'obtiendrez le bonheur en suscitant la haine.
CHAMBALOT
Le bonheur, c'est le sens du triomphe.
ADRIEXXE
Non. Pour se croire heureux, il faut se sentir aimé.
CHAMBALOT
G est à cause de cela que vous paraissez heureuse?
ADRIEXXE
Ai-je dit que j'étais heureuse?
CHAMBALOT
Toute votre personne crie son bonheur... Quelqu'un vous adore.
ADRIEXXE
Qu'en savez- vous?
CHAMRALOT
Kervilne vous regarde pas. Il vous contemple... Et. puis, ce matin, à quatre heures, vous vous penchiez à la fenêtre.
ADRIEXXE
La mer, à l'aube, valait qu'on l'adorât. Vous l'avez vue? Elle semblait de nacre. Et ce nuage violet qui vint barrer la meule rouge du soleil !
CHAMBALOT ,
Vous et Kervil vous vous penchiez aux fenêtres de
LES MOUETTES 63
vos chambres afin de vous admirer en même temps que le ciel... Et il n'avait pas réveillé sa femme!
SCENE III Les Mêmes, MADAME DARNOT
MADAME DARNOT
Comment. Adrienne ! Je vous croyais sur la plage avec votre fille et le docteur.
ADRIENNE
J'écoutais les théories de M. Chambalot sur l'amour.
MADAME DARNOT
M. Chambalot joint à ses mérites d'être « un fin psychologue »?
CHAMBALOT
Allons, je vous débarrasse de mes perspicacités.
ADRIENNE
De vos imaginations tout au plus.
CHAMBALOT
Si vous voulez... Permettez maintenant que j'aille exercer mon adresse ailleurs, sur les goélands qui se rendront plus vite à mes raisons évidentes et ton- nantes.
64 LES MOUETTES
ADRIENNE
Vous allez encore massacrer ces innocents oiseaux qui font de si jolies taches en l'air?
CHAMBABOT
Patientez un peu ; je ne chasserai plus longtemps sur cette côte.
ADRIENNE
Je pensais que vous resteriez six semaines chez le docteur.
CHAMBALOT
Moins que ça, bien moins. Je perds mon temps ici, moi. J'ai le spleen dans ce nid de mouettes. Cette bonne Mme Kervil m'agace avec ses jérémiades.
MADAME DARXOT
Vous n'avez pas fini d'étudier le sérum du docteur?
CHAMBALOT
Son sérum?... Heu!... Avec les ressources dont il dispose il ne pourra d'ici longtemps l'expérimenter.
ADRIENNE
Fournissez-lui d'autres moyens.
CHAMBALOT
11 s'en servirait mal. Sa femme et lui ne sont que deux nigauds dans un trou de rocher. A toutes mes observations pratiques ils répondent qu'on les aidera parce qu'ils vont sauver mille et mille existences. Mille
LES MOUETTES 65
et mille existences par ici, mille et mille existences par là! Mille et mille existences. Avant de sauver mille et mille existences, ils feraient bien d'en sauver deux : les leurs! Au revoir...
(Il s'esquive.)
SCÈNE IV ADRIENNE, MADAME DARNOT
MADAME DARNOT
Quel odieux personnage!...
ADRIENNE
Oh! ce n'est là qu'une sinistre plaisanterie. Le cour- tier dénigre les avantages qu'il convoite quand il veut les acquérir au moindre prix.
(Elle ouvre un livre, et s'installe devant la mer.)
MADAME DARNOT
Vous restez ici pour lire cet ouvrage sur la Psycho- logie des Foules ?
ADRIENNE
Apparemment.
MADAME DARNOT
C'est là ce volume que vous avez demandé à votre libraire de Paris le soir où le docteur vous reprocha de ne pas instruire, dès maintenant, votre fille sur ces choses... ces phénomènes, comme il dit?
ADRIENNE
Je me trouve à court devant les « pourquoi » de Gil- berte. Le docteur m'a fait honte.
66 LES MOUETTES
MADAME DARNOT
Et vous tremblez surtout de perdre l'estime de votre ami.
AERIENNE
Pas le moins du monde. Seulement il est absurde de s'obstiner dans l'ignorance. Je dois l'exemple à Gil" berte.
MADAME DARNOT
Vous me faites rire, ma chère . enfant, vous me faites rire.
ADRIENNE
A votre aise.
MADAME DARNOT
Et pour flatter ce pédant vous allez enseigner la psychologie des foules à une enfant de treize ans ! Ah !
là, là.
(Un silence. Adrienne lit. Mm* Darnot lire un carnet de sa poche, un crayon, et vérifie ses comptes.)
SCENE V
MADAME DARNOT, ADRIENNE,
GILBERTE, KERVIL, YVONNE, rentrent chargés
d'instruments de pêche.
YVONNE
Devinez où nous l'avons découverte?
MADAME DARNOT
Dans sa cabane de la plage?
LES MOUETTES 67
YVONNE
Toute seule... Elle regardait la mer en pleurant, en tremblant. Ses dents claquaient.
ADRIENNE
Pourquoi pleurais-tu, Gilberte?
GILBERTE, boudeuse et les larmes aux yeux.
Pour rien... J'étais toute seule. Domino courait loin, loin, derrière les oiseaux. J'ai eu beau l'appeler, il n'est pas revenu. Et puis ma pelle rouge s'est cas- sée...
KERVIL
Comme vous, Gilberte me paraît sensible et suscep- tible. Quand elle s'attriste, c'est le délicieux portrait de vous-même aux beures de mélancolie.
YVONNE, grave, et sévère.
A la longue l'air marin excite un peu les nerfs des enfants délicates.
MADAME DARNOT, brusque.
J'ai envie de l'emmener en Touraine, dès maintenant?
KERVIL
Ne vous alarmez pas ainsi, madame Darnot! En voilà une idée!
ADRIENNE, fort tendre.
Gilberte, tu n'as pas envie de quitter le docteur Kervil, n'est-ce pas?
68 LES MOUETTES
GILBERTE
Non... J'aime encore- mieux ne pas revoir ma tante Augustine.
ADRIEXXE
Docteur, vous pouvez être fier... Gilberte adore L'abbesse et cache même dans son paroissien un brin de chanvre arraché secrètement à la discipline de cette sainte personne. Et un fétiche qui vient de la tante!
MADAME DARXOT
' Je lui connais un autre fétiche, moi. et tout aussi précieux. Elle cache, entre deux pages de son atlas, la moitié d'un lys que M. Kervil cueillit, dimanche, dans le jardin.
YVONNE, ironique.
Vraiment?... Et l'autre moitié?
GILBERTE, vivement.
Je l'ai donnée à mère pour son calepin.
MADAME DARXOT
Ah:
Embarras général.) ADRIEXXE. hautaine et vexée.
Ces lys gardent longtemps leur parfum violent que j'aime respirer. Dès que j'en puis avoir, j'en fais sécher ainsi des morceaux.
KERVIL
Je vous assure, madame Darnot : je n'ai rien noie
LES MOUETTES Go,
d'insolite dans la santé de votre petite-fille. Elle peut fort bien demeurer ici... Pour vous plaire, nous lui prescrirons un calmant.
ADR1ENNE
N'est-ce pas?
YVONNE, hostile.
Les calmants ordinaires n'ont pas beaucoup d'effet sur les enfants arthritiques et nerveuses,..
KERVIL
Si tu l'affirmes!
ADRIENNE, impatiente.
Yvonne veut jouer à la doctoresse... Elle est tout à fait drôle... (Un peu hargneuse.) Tout à fait drôle...
YVONNE, ofTensée.
Tant que ça?
(Silence.) MADAME DARNOT
A vivre avec la pensée de son mari, comme elle vit, Yvonne doit apprendre bien des choses.
KERVIL.
Elle s'assimile surtout des vérités théoriques. Dans la pratique je lui dame le pion.
(II essaie de rire.) ADRIENNE
Je le crois facilement.
YVONNE
Ceci n'est pas de moi, mais de lui : il conseille les
^O LES MOUETTES
lotions à l'eau do Cologne pour apaiser les crises de nerfs.
KERVIL
En effet...
MADAME DARNOT
Viens, Gilberte, nous allons te parfumer vigoureuse- ment. Adrienne, vous ne montez pas?
GILBERTE
Mais je veux retourner à ma cabane. Le docteur a promis de me montrer une bataille de crabes dans le bas-fond, quand la mer se sera retirée.
ADRIENNE
Nous redescendons aussitôt.
GILBERTE
Alors, boup, au galop!
KERVIL
Mme Darnot!... Elle n'a pas l'air malade, cette enfant- là!
SCENE VI YVONNE, KERVIL
YVONNE
Tu dis cela parce que tu crains de la voir s'éloigner,
de les voir s'éloigner.
LES MOUETTES JI
Comment ?
YVONNE
Pourquoi donc exiger des réponses que tu connais avant que j'aie remué les lèvres?
KERVIL
Cela signifie-t-il que tu me juges capable de compro- mettre la santé de Gilberte dans l'intention de conserver ici trois pensionnaires avec leur argent qui nous per- met de satisfaire quelques fournisseurs?
YVONNE
Tais-toi. Tu dissimules sans courage.
KERVIL
Je ne saisis pas.
YVONNE
Tu te dérobes, comme si j'étais une autre, une étran- gère... une qui ne saurait pas, ou qui n'oserait pas dire la vérité... Tu te dérobes toujours, maintenant... Tu m'échappes. Oui, tu m'échappes.
KERVIL
J'ignorais que je fusse captif, tant la prison me con- venait.
YVONNE
Oui ! marivaude ! ... Ce qui fut en toi de bon, de franc. de noble, ce qui te fit m' épouser orpheline et pauvre,
72 LES MOUETTES
cette grandeur de ton caractère,... cela s'échappe de toi. de nous.
KEIIVIL
Où vas-tu chercher toute cette histoire?
Dans nos vies. Dans nos vies?
YVONNE
KERVIL
YVONNE
Tu me comprends... Je suis persuadée que tu me comprends. Si tu changeais, mon Dieu... si tu chan- geais !
KERVIL
Qu'y a-t-il de modifié?
YVONNE
Tout!... Tes inquiétudes l'emportent sur ton affec- tion. Tes inquiétudes!... Peut-être le besoin d'un autre avenir.
KERVIL
Nous avons des motifs d'anxiété. Mes expériences n'avancent pas aussi vite que le souhaite Chambalot.
YVONNE
Pourquoi celui-là nous a-t-il découverts? Cet homme qu'on pourrait croire venu d'une autre patrie, d'un pays barbare, tant il parle une langue étrangère, tant il blesse tous nos sentiments!... C'est lui qui t'a changé... lui, l'intrus!
Les mouettes j3
KERVIL
Tu fais bien de l'honneur à ce gros garçon?
YVONNE
Sa mauvaise malice, je le sens bien, m'épie sans cesse, et me raille en silence. Son œil est le même quand il me regarde et quand il vise le vol des mouettes au ciel. Depuis qu'il te domine, tu songes uniquement au malheur.
KERVIL
Mais non, mais non!... Il ne m'inspire pas tant! Ce n'est pas lui qui me contraint d'interrompre mes tra- vaux du soir, mais cette lassitude invincible.
YVONNE
Je t'assure que son influence te transforme. Aujour- d'hui tu me dissimules ton mal. Avant tu ne me cachais pas même cela. Tu as pitié de mes craintes comme si je n'étais plus toi-même. Car pour soi-même on a de la clairvoyance secrète. Je ne suis plus toi puisque tu m'épargnes tes appréhensions.
KERVIL
En voilà des subtilités !
(11 range des flacons étiquetes dans une vitrine.)
YVONNE
Autrefois, quand tu étais content, tu ouvrais la fenêtre du laboratoire, lu criais : « Yvonne! Yvonne! » J'accourais. Tu m'instruisais de tout. Maintenant, tu n appelles plus que M. ChambaloL
5
-\ LES MOUETTES
KERVIL
YVONNE
KERVIL
Ghambalot et toi ! Un de trop ! Yvonne !
YVONNE
Tu as beau m'embrasser. me serrer contre toi, c'est mon corps que tu affectes, par compassion, de désirer. Ce n'est plus mon àme que tu visites avec transport. Mon àme! Tu la connais trop, comme notre vieille maison où les murs se fendent et où les peintures s'écaillent... D'ailleurs, tu n'estimes plus notre Breta- gne. Tiens, ce M. Ghambalot a brûlé notre fauteuil de Vannes où nous nous asseyions à deux, dans le temps. Ça ne t'a rien fait?...
KERVIL
Voilà, pour une si grande querelle, une très petite cause. Réfléchis. Chambalot lancera « le tonique de Kcrvil » ! Il nous assurera l'aisance.
YVONNE
Si ça se pouvait !
KERVIL
Nous n'aurions plus qu'à nous chérir?
YVONNE
Tu m'appartiendrais?
KERVIL
Est-ce que je ne t'appartiens [i;i>?
LES MOUETTES ^O
YVONNE
Non... Tu me prêtes des instants. Tu ne me donnes pas ta vie. Tu me prêtes tes instants de loisir comme tu les prêtes à Gilberte ; et tu m'en prêtes moins qu'à la magnifique Adrienne !
KERVIL
Tu es jalouse d'Adrienne Darnot?
YVONNE
Souvent, d'ici, je t'aperçois sur la falaise avec elle.
KERVIL
Avec sa belle-mère et sa fille.
YVONNE
Adrienne et toi vous courez devant... Vous escaladez les rochers. Les deux autres vous rejoignent quand elles peuvent.
KERVIL
Que soupçonnes-tu?
YVONNE
Rien, ma foi. Seulement Adrienne te distrait de les ennuis que ma présence ne dissipe plus. Auprès d'elle tu es jeune, et joyeux; auprès de moi. triste et obsédé.
KERVIL
Je ne puis cependant pas l'entretenir d'échéances, d'hypothèques ni de traites à quatre-vingt-dix jours.
YVONNE
Tu pourrais parfois aborder d'autres sujets de cau- serie entre nous.
j6 Les Mouettes
KERVIL
Tu ne te rappelles que les ] lires moments... Les bon- nes heures n'ont aucune place dans ta mémoire...
YVONNE
J'envie cette Adrienne. Elle possède tout ce qu'il te faut : la richesse nécessaire à tes expériences, la beauté qui me fuit, les relations qui t'aideraient. Elle possède tout. Que je voudrais devenir elle-même.
KEUVIL
Alors tu ne te soucierais guère de moi! Une Parisienne mêlée aux gens de la politique et des arts, une femme qui a son coupé, ses chevaux, qui s'habille rue de la Paix, ne s'occupe pas d'un obscur médecin de la marine, sans le sou, maniaque, au bout de la Bretagne.
YVONNE
Elle t'admire avec mes yeux.
KERVIL
Pour te complaire, en personne très courtoise.
YVONNE
Ecoute : l'autre jour, je lui parlais de la fièvre jaune à bord du Siircouf et dans les hôpitaux de la Yera-Cruz. Lorsque je lui lus la lettre du Ministre et les remerciements officiels, pour avoir arraché tant d'existences à la mort, malgré ton propre mal,... elle est devenue toute blême d'émotion.
KEUVIL
Quel poème !
LES MOUETTES "
YVONNE
Elle a blêmi, je te jure qu'elle a blêmi... Elle a blêmi!
KERVIL, précipitamment.
Dans quel état tu te mets... Et pour rien... Yvonne.
YVONNE
Ta préférence est naturelle. Je m'habille modeste- ment, parce qu'il convient d'économiser, parce que j'observe aussi les règles de la religion. Notre cou- sine doit te plaire mieux avec ses vingt robes neuves!
KERVIL
Yvonne, espères-tu me convaincre d'ingratitude envers toi, de lâcheté? Tu m'iusultes en ce moment! Tu m'insultes !
YVONNE
Je ne te reproche rien, je t'avertis seulement de mes appréhensions. Songe que je t'aime, moi, que je t'aime, moi!
KERVIL
Nous nous aimons.
YVONNE
Je le crois encore... Pense aussi que me voilà dans tes mains, pauvre, faible... Cela seulement me rassure ; car tu es trop généreux pour m'abandonner dans une pareille détresse...
KERVIL va regarder à la lumière des tubes à demi pleins de liquide. T'abandonner?
;S les MOUETTES
ITVONWB
Je sais bien que tu ne te sauveras [tas. Je désire aussi que tu ne m'abandonnes pas moralement... El je ne veux pas que M. Chambalot te change... Situ chan- geais; mon Dieu !... Si tu changeais...
KERVIL. feuilletant un codex. Ce pauvre Chambalot n'a pas tant de pouvoir.
YVONNE
Comme je souhaiterais d'être injuste quand je me plains de ta froideur.
KERVIL .
Tu l'es puisque je t'ai préférée à mes amis, à mes parents qui me reprochent mon indifférence. J'ai voulu vivre pour toi seule. Et en sacrifiant mes amis, j'ai sacrifié les auxiliaires précieux de notre ambition. Chambalot prétend que tous deviennent aujourd'hui mes adversaires.
YVONNE
X'écoute pas ce Chambalot. Tes amis, c'est ton intelligence et ton caractère.
KERVIL
Alors, Yvonne... tout va bien. Soyons gais.
YVONNE
Ma joie, la voici toute puisque tu me ris et que je te tiens dans mes bras, (lis s'embrassent.) Depuis que ces gens-là sont ici. nous n'avons [tins le loisir de nous plaire.
LES MOUETTES "/_)
K EU VIL
Si l'on nous surprenait!
YVONNE
Nous découvrir enlacés en plein jour tous deux après huit ans de mariage? Qu'en penseraient ton Adrienne et ton Ghambalot !
KERVIL
Celui-lâ vit pour triompher des autres, nous vivons pour nous satisfaire de nos âmes.
SCENE Vil
Les Mêmes, ANNE-MARIE
ANNE-MARIE
Il y a du monde, à la consultation.
KERVIL
Déjà trois heures; et j'ai deux visites à faire, l'une chez le charron, l'autre chez la mère Kardenec. Par- donne-moi, Yvonne, nous n'appartenons pas seulement à notre joie.
YVONNE
Va, tu peux t' éloigner... Tu ne me quittes pas.
KERVIL
Vrai?
YVONNE
Vrai !
il sort.
8o LES MOUETTES
SCENE VIII YVONNE, ANNE-MARIE
YVONNE
Il y a là plusieurs personnes?
ANNE-MARIE
Un monsieur que je ne connais pas... Un touriste qui a un bandeau sur l'œil, et puis le facteur, à cause de son pied... Ma tante Marianne attend aussi. Je lui ai pris deux poulets au même prix que la dernière fois... Et ce qu'elle a bonne mine!
YVONNE
Voilà tout de même la septième malade que le sérum guérit.
ANNE-MARIE
Le pays en parle! C'était un fantôme cette femme-là, au printemps.
YVONNE
Bientôt, le docteur sauvera des milliers d'existences; vous entendez, Anne-Marie : des milliers, des milliers d'existences !
ANNE-MARIE
Il travaille tant ! Ma tante me le disait tout à l'heure : il devrait bien se servir de sa drogue. Ça lui remet- trait du sang aux joues. 11 a l'air quasi-mort!...
LES MOLETTES 8l
YVONNE
Quasi-mort?
ANNE-MARIE
Oh!... Marianne, elle est bête. Elle parle comme ça sans retenir sa langue.
YVONNE
Le docteur vous paraît souffrant?
ANNE-MARIE
11 n'a pas bon teint, pour sûr... Monsieur.
SCÈNE IX
Les Mêmes, GILBERTE, ADRIENNE MADAME DARNOT
GILBERTE
Je sens joliment bon. Respirez!... Où est mon doc- teur?
YVONNE
Chez les malades !
GILBERTE
Il ne va pas venir à la plage avec nous? Et ma bataille de crabes?
YVONNE
Il vous rejoindra dans une demi heure, après sa consultation.
ADRIENNE
Allez devant, vous deux. Moi, je l'attends. Je vous l'amènerai dès qu'il sera libre. Yvonne, tu permet que je l'attende près de toi?
8a LES MOUETTES
YVONNE Si tu veux.
MADAME DARNOT
Vous ne craignez pas d'être indiscrète. . . Madame Ker- vil a peut-être sa maison à surveiller.
G1LBERTE
Viens, petite mère, nous verrons si le flot recule.
ADRIENNE
Ce n'est pas encore l'heure!
MADAME DARNOT
A votre grc.
GILBERTE
Domino ! Domino... Domino... Quel chien!.. Il guette encore les poules.
YVONNE
A tantôt.
SCENE X ADRIENNE, YVONNE
Yvonne prend une serviette qu'elle 9e meta rapiécer... Aérienne tire de son réticule le livre, et elle se dispose à lire... Mais au bout de peu d'instants elle lève les yeux, s'agite, regarde dans la direction de la rlife, va jusqu'à la fenêtre, épie et revient. Yvonne taille et coud attentivement.
ADRIENNE
Ton mari n'a pas un moment de repos. Tout à l'heure il se réjouissait de cette promenade...
LÉS MOUETTES 83
YVONNE
Et le voilà près d'un agonisant, dans une chambre triste.
ADRIENNE
Je me représente l'endroit. Gela sent le cidre aigre, le beurre rance. Une femme en bonnet de nuit, et qui ressemble à un homme déguisé, le harcèle de questions absurdes.
YVONNE
Elle demande qu'il prescrive la potion la moins chère...
ADRIENNE
Un enfant crie dans les loques du berceau ; et les poussins se réfugient sous le buffet.
YVONNE
C'est bien cela... c'est bien cela...
ADRIENNE
Il restera longtemps?
YVONNE
Chez les pauvres, il n'aime pas écourter ses visites.
ADRIENNE
Et il s'accuse toujours de mesurer son temps au peu d'argent qu'il reçoit d'eux!
YVONNE
Quand il en reçoit.
8£ LES MOUETTES
ADRIENNE
Dans quelques semaines il terminera L'affaire du sérum. Enfin il tiendra la tranquillité, le repos.
YVONNE
Grâces à Dieu, tu plaides ardemment notre cause auprès de M. Ghambalot, toi, la seule personne que ce parfait cynique écoute un peu. Quelle reconnaissance nous te devrons.
ADRIENNE
Rien du^tout. D'abord, ton mari et toi, je vous aime de grand cœur.
YVONNE, ironique.
Je m'en doute... Dis-moi : Comment ta fille avait-elle passé la nuit?
ADRIENNE
Pas très bien.
YVONNE, après un grand soupir.
Je préfère te l'avouer : mon mari pense qu'un autre climat conviendrait mieux à l'enfant.
ADRIENNE, très émue.
Comment?
YVONNE
Réfléchis. Le père de Gilbert e fut victime d'un mal nerveux analogue à celui qui semble poindre en elle.
ADRIENNE
Tu m'effrayes à plaisir,
LES MOUETTES 85
YVONNE
Non... Non...
ADBIENNE, éperdue.
Faudrait-il donc que je te laisse ici, ma pauvre Yvonne, au milieu de tous ces ennuis sans pouvoir les alléger.
YVONNE
Tu os trop bonne, Adrienne i La santé de ta fille avant tout.
ADRIENNE, timidement.
Si je l'envoyais en Touraine avec ma belle-mère? Moi, je demeurerais encore auprès de vous, quelque temps.
YVONNE, indignée.
Tu abandonnerais Gilberte malade... Oh! non, ma chère. Je n'accepterais pas un tel sacrifice...
ADRIENNE, plus hardie.
Mme Darnot l'adore... Elle la soignera, mieux que je ne saurais le faire.
YVONNE, sérieuse. \jme Darnot n'est plus très jeune.
ADRIENNE, irritée.
Tu trouves?
Yvonne, ferme.
L'âge est l'âge. Fatalement ses propres douleurs l'oc cuperont beaucoup.
ADRIENNE. brusque et véhémente.
Pas autant que tu le veux croire,
86 I i:s MOUETTES
YVONNE, très froide. EtGilberte? Le chagrin delà séparation augmentera sa fièvre? Jean te dira combien le moral de ta fdle, sa sensibilité, si frêle, réclament d'attention.
Un silence.) ADRIENNE, sournoise.
Es-tu bien sûre que lui aussi me conseillera de partir?
YVONNE, dure.
Il accomplira son devoir.
ADR1ENNE
Sans douté, il accomplira son devoir... Ah! vous quitter brusquement, comme ça... Et j'aurais pu vous devenir utile?...
YVONNE
Je m'arrangerai toujours... J'ai pris coutume de sur- monter les difficultés.
ADRIENNE
Tu sais : Je reste à votre disposition... Entre cou- sines... Dis un mot et...
YVONNE, hautaine.
Je te remercie... Mais... non... J'ai déjà trop à te devoir.
ADRIENNE
Pardonne-moi si je fus indiscrète, si je t'ai blessée sans le vouloir.
YVONNE
Pas du tout... pas du tout...
Bien vrai? Bien vrai!
LES MOUETTES S"
ADRIENNE
YVONNE
AD RIEN NE
Ça me cause un tel chagrin d'abandonner cette maison où je me suis crue heureuse, heureuse... Embrassons-nous, Yvonne.
YVONNE. (Elles s'embrassent et soudain Adrienne a un sanglot.)
Adrienne, quoi donc? Tu pleures sans motif. Sans
raison !
(Elle-même s'émeut beaucoup.)
ADRIENNE
Sans raison! Quand je vous laisse tous deux dans une anxiété.
Y'VONNE, brusque.
Veux-tu que nous préparions ensemble le thé de Mme Darnot?... Anne-Marie!... Le thé!... Tu te conso- leras, va... Tu as ce qu'il faut pour te consoler...
ADRIENNE
Ah! je ne peux pas dire quelle peine j'éprouve... Vous avez été si prévenants, tous deux... Et puis. Gil-
berte a conquis son âme ici...
(Elles étalent lu nappe.;
Y'VONNE, railleuse et agressive.
Tu te consoleras : tu as ce qu'il faut pour te con- soler : la joie, l'élégance, la beauté : tout ce qui put embellir un instant l'ombre de notre existence ; et tu
88 LES MOUETTES
n'as point manqué de l'embellir... Tu t'y es même acharnée.
ADRIENNE
Acharnée ?
Aune-Marie apporte le plateau.)
SCENE XI Les Mêmes, MADAME DARNOT
MADAME DARNOT
De la plage j'avais pressenti cette aimable odeur de grillées. Le docteur est venu rejoindre directement Gilberte. Ils font guerroyer les crabes. Je les ai laissés à leurs exploits, car j'ai faim... Gomment! Vous avez pleuré?...
YVONNE
Adrienne supporte mal l'idée de partir. Malheureu- sement la raison l'y oblige.
MADAME DARNOT
N'est-ce pas? Il est pénible de s'arracher à des amitiés aussi chères, même pour la santé de sa fille.
adrienne, méchante.
Le docteur nous rendra bientôt visite à Paris, j'es- père ?
YVONNE
Si l'affaire s'arrange avec M. Chambalot. Et il m' étonnerait bierj qu'il n'allât pas chez yous d'abord,
LES MOUETTES 89
MADAME DARNOT
Ne l'accompagnerez-vous pas?
ADRIENNE
Sans doute !
YVONNE
Qu'ai-je à faire dan9 Paris? Personne ne m'y attend, moi!
MADAME DARNOT
Nous voir d'abord... Vous distraire un peu.
ADRIENNE
La Bretagne, l'Océan, c'est triste, l'hiver.
YVONNE
Non! Quand j'y suis seule avec mon mari, je m'y plais infiniment. Excusez-moi. Il est cinq heures, il faut que je jette un coup d'œil sur la lessive pour que votre linge soit prêt au moment du départ.
ADRIENNE
Tu es vraiment bien pressée.
YVONNE
Chaque chose en son temps!
SCENE XII ADRIENNE, MADAME DARNOT
MADAME DARNOT
Ma foi. je comprends mal les raisons que vous avez.
<)<) LES MOUETTES
Adrienne, de regretter cet endroit... On n'aperçoit aucun arbre dans les environs : Le vent ne laisse pas croître les jeunes pousses. Cette maison manque de confortable. Nous n'avons même pas notre voiture; et c'est Lien ennuyeux pour les promenades... Le phar- macien ne vend que des contrefaçons... Votre amie Yvonne n'engendre pas la gaieté... Le docteur s'écoute prononcer des discours; et je commence à me lasser des grossièretés de M. Ghambalot.
ADRIEXXE, vive.
Le docteur vous ennuie? Tout ce qu'il dit est sur- prenant, nouveau, même un peu magique.
MADAME DARXOT
Il vous ensorcelle.
ABRIEXXE
Gilberte aussi l'adore.
MADAME DARXOT
Gela signifie que vous l'adorez?
ADRIEXXE. piquée.
Ai-je dit cela? Je n'ai pas dit cela...
MADAME DARXOT
Ma pauvre enfant, si les mots ne l'ont pas dit, toute votre personne le proclame à chaque minute... Quitter cette maison vous désole parce que le docteur y reste.
ADRIENXE
Quelle plaisanterie!
LES MOUETTES Ql
MADAMK DAItXOT
Va pour une plaisanterie ! Vous savez mieux que moi ce qu'elle vaut au juste.
ADRIENNE
Est-ce une accusation?
MADAME DARNOT
Vous accuser, Adrienne? Et pourquoi? Vous êtes libre, jeune, belle, intelligente. L'amour vous guette. 11 vous prendra.
ADRIENNE
Pensez-vous?
MADAME DARNOT
Je le pense et je le crains.
ADRIENNE
Vraiment?
MADAME DARNOT
Autant je me réjouirais de vous voir épouser un homme de valeur, qui vous serait un ami précieux, l'éducateur de votre enfant, autant il m'effraierait de voir naître en vous une passion aventureuse.
ADRIENNE
Une passion aventureuse?
MADAME DARNOT
Oui... Vous êtes trop intelligente pour vous attarder
bien longtemps à des plaisirs provisoires. L'amour ne
joue un rôle indéfini que dans l'existence des sots.
Vous vous lasserez... VOUS regretterez.
(Silence el embarras.
92 LES MOUETTES
ADIUENNE
Vous avez été aimée éperdument, vous avez aimé éperdument... Et vous ne voudriez pas recommencer?
MADAME DARXOT
Youdrais-je recommencer à jouer au volant, au cer- ceau?
ADRIEN NE
Quelle comparaison!
MADAME DARNOT
Ah! je vous plains. Adrienne! Vous demeurez la victime des erreurs que les chansons et les romans nous inculquent dès le jeune âge. Je vous plains de vous préparer tant de déboires pour la satisfaction niaise d'imiter les héroïnes de littérature vulgaire. Cela n'est pas digne de vous.
ADRIENNE
Expliquez-vous... Je déteste les allusions.
MADAME DARNOT
Nous ne sommes assez bêtes ni l'une ni l'autre pour avoir besoin de paroles directes et blessantes. Tout ce que j'appréhende, vous le devinez clairement.
ADRIENNE
Du tout!...
MADAME DARNOT
Et vous qui chérissez votre fille, vous voici prête à laisser le mal la saisir pour vous attarder dans cette
LES MOUETTES 0,3
maison. Vous étalez à nos yeux votre égoïsme comme si vous aviez été convertie par ce M. Chambalot, vous aussi!...
ADRIENNE
Vous êtes injuste; et vous me froissez.
MADAME DARNOT
Pardonnez-moi, mais je défends Gilberte Darnot, ma petite-fille, contre un grand péril... S'il ne s'agissait d'elle, je m'abstiendrais de toute réflexion.
ADRIENNE
Et quel péril, je vous prie?
MADAME DARNOT
Celui de voir les malins sourire plus tard, quand on prononcera son nom, parce qu'il sera celui d'une femme coquette et compromise.
AERIENNE
Assez... Assez... Vous abusez vraiment des droits que notre parenté, que l'âge... Vous abusez... (Elle éclate en sanglots.) Je n'ai pas mérité cette injure!...
MADAME DARNOT
Pas encore!...
ADRIENNE
Ah! çà, ne suis-je pas maîtresse de mes sympathies et de mes antipathies?
MADAME DARNOT
Non!
<)\ LES MOUETTES
ADRIENNE
Et pourquoi?
MADAME DARXOT
Parce que vous êtes une mûre ; parce que vous portez un nom que vous devez transmettre sans ridicule- à votre fille et à celui qui l'épousera.
ADRIENNE
Ridicule... ridicule... Est-il ridicule d'admirer un grand caractère, un esprit créateur?
MADAME DARXOT
Les conséquences de cette admiration peu voit ajou- ter du ridicule au nom de Gilberte.
ADRIENNE
Vraiment ?
MADAME DARXOT
Je liens à la moralité de ceux qui portent le nom de mon mari et de mon fils... Les morts ont besoin d'être défendus.
ADRIENNE
Les vivants ne peuvent rester éternellement les esclaves des morts !
MADAME DARXOT
Vous voyez bien que vous vous révoltez contre eux... Vous le voyez bien, vous admettez déjà l'espoir de tromper leurs vœux suprêmes... Vous L'avouez.,. vous l'avouez... Oh! vous l'avouez !...
ADRIENNE
Qu'est-ce que j'avoue?
LES MOUETTES <)5
MADAME UARNOT
Adriennc, Adrienne! vous ne savez pas mentir. Et je vous ai toujours aimée pour cela, Adrienne, autant que vous aimait mon pauvre fils.
^fc, ADRIENNE
01) !... (Elle se jette dans un fauteuil, la tête dans les mains, et recommence à pleurer.)
V
MADAME DARNOT
Mon enfant!... Il vous faut un peu de courage, beaucoup de courage.
ADRIENNE
C'est dur ! C'est dur !.. . (Mme Darnot se lève et vient l'embrasser.) Ah! comment cela se glisse-t-il dans le cœur? Pour- quoi?... Mais pourquoi? Je me sentais heureuse... Ali! que je souffre!... Vous comprenez, n'est-ce pas! je ne savais rien de moi-même, de cela. Je ne pré- voyais pas... J'avais seulement du plaisir à causer... à parler de Gilberte... Il l'instruisait... J'écoutais... Il nous apprenait tant de choses, tant de choses,... l'uni- vers, la vie, pendant que je dessinais sur la grève... Il m'éblouissait l'esprit... Et puis, Gilberte, en rentrant, ne m'entretenait que de lui... Elle répétait toutes ses phrases. Elle me harcelait de questions sur son talent, sur son caractère... Ah!... et puis nous le voyions malade, très las! Je me suis plue, avec Yvonne, aie choyer tout naturellement !... Il semble si recon- naissant!... Et voilà tout. Je sommeillais dans cette tendresse. C'était très doux. Tout à l'heure.
<j6 LES MOtïETTES
quand Yvonne m'a prévenue qu'il fallait partir, alors seulement tout s'est révélé Je moi-même... Une main féroce a saisi mon cœur dans ma poitrine, et l'a broyé. Jo suffoque !... Alors, j'ai deviné qu'Yvonne n'ignorait pas la cause de mon trouble, elle... Et j'ai connu toute ma détresse. . . Maintenant, je suis abrutie. . . J'ai mal... L'idée de ce départ me ravage l'âme... L'idée de ne plus le voir, lui,... me tire des larmes, des larmes bêtes... des larmes, des larmes...
MADAME DARXOT
Calmez-vous, je vous en prie, calmez-vous. Adrienne... On pourrait entendre.
ADR1EXXE
Ah! ça m'est bien égal! Qu'on vienne... qu'on entende. . . Ça m'est bien égal !
MADAME DARXOT, affectueuse. Voyons... Et lui?
ADRIKXXE
Lui!... Se doute-t-il seulement?...
MADAME DARXOT
Comment ?
ADRIEXXE
Ça vous paraît étrange, hein? Eh bien, c'est comme ça. Jamais il n'a prononcé un mot amoureux... Jamais il ne m'a fait la cour... Il ne m'a jamais tendu la main que pour sauter d'un rocher... Par pudeur,... je crois... oui, par pudeur.... par correction. Et voilà!
LES MOUETTES OJ
MADAME DARNOT
Il ne s'écarte guère de vous.
ADRIENNE
Évidemment, je ne lui répugne pas... Mais il y a Yvonne. Yvonne qu'il n'aime pas, mais qu'il vénère. Yvonne, cette sainte!... Il n'ose risquer de lui faire une peine. Entre elle et moi, il ne veut pas hésiter.
MADAME DARNOT
11 vous donne l'exemple de la loyauté, Adrienne !
ADRIENNE
C'est ça... Parfaitement... C'est ça... Il montre l'exem- ple... Moi je n'ai plus qu'à partir, qu'à pleurer, qu'à souffrir... Je ne suis rien qu'une coquette pour laquelle on ne chagrine pas une brave femme... Voilà tout... Mais oui, il est loyal... etmoi, que suis-je alors?... Une coquine !.. . Pourquoi pas... après tout?... Pourquoi pas?..
MADAME DARNOT
Adrienne, vous voilà hors de votre bon sens.
ADRIENNE
Je suis simplement ridicule... je suis ridicule, comme vous dites... Ridicule, puisque c'est ridicule de sentir sa gorge se contracter, tous les nerfs se tordre dans la chair qu'ils torturent... Et il m'aime... Je le jure... Il m'aime,... mon Dieu!
MADAME DARNOT
Qu'en savez-vous?
98 ].ES MOUETTES
ADRIEN NE Vous le pressentez bien, vous! Sans quoi vous ne craindriez pas pour Gilbertc .
MADAME DARNOT
Enfin avez-vous donne les ordres nécessaires pour partir demain?
ADRIENNE
Laissez-moi le temps de me résoudre, du moins, à cette...
MADAME DARNOT
Mais Mmc Kervil a résolu pour vous... Si vous ne l'avez pas compris, c'est que la passion vous assourdit et vous aveugle.
ADRIENNE
Jamais Yvonne ne se serait permis cela !
MADAME DARNOT
Il n'apparaît pas qu'elle se soit beaucoup gênée.
ADRIENNE
Par exemple!... Ah, si j'en étais sûre!...
MADAME DARNOT
Vous ne sentez donc pas que, depuis plusieurs jours, tout s'insurge ici contre votre présence? Les'sottes plai- santeries de M. Ghambalot ont éclairé Yvonne Kervil. Elle se dresse contre vous pour défendre son bonheur. Elle vous combat; et elle vient de vous chasser...
ADRIENNE
Oh!
LES MOUETTES <)<)
MADAME DARNOT
Elle vous exècre, cette femme!
ADRIENNE, furieuse.
Si cela est vrai, je le lui rends bien,
MADAME DARNOT
A la bonne heure... Vous voilà franche... Allons préparer nos malles... Je vous préviens que je partirai en tous cas, même sans vous!
ADRIENNE
Le maître, c'est le docteur Kervil. Il ne m'a pas congédiée, lui!...
MADAMR DARNOT
Que déciderez-vous, Adrienne? M'en irai-je avec votre fille, et vous laisserai-ie ici?...
ADRIENNE
Abandonner Gilberte?
MADAME DARNOT
Vous ne pouvez cependant l'exposer au spectacle de vos fureurs... Elle est trop grande.
ADRIENNE
Je réussirai à me contenir. D'ailleurs, je monte auprès d'elle.
MADAME DARNOT
Pour qu'elle vous aperçoive tout éplorée, le visage
IOO LES MOUETTES
bouleversé? Elle ne saura ce qui vous arrive... Elle s'inquiétera... Elle vous interrogera... Vous vous trou- verez dans l'obligation de lui mentir. .. Et elle devinera que vous lui mentez.
ADRIENNE
Vous m'êtes donc une ennemie?
MADAME DARNOT
Vous avez dit vous-même qu'une enfant élevée dans le mensonge ne peut acquérir qu'une âme basse... Lavez-vous dit?
ADRIENNE
Je l'ai dit,... je l'ai dit,... certainement... Ah! triom- phez, ce n'est pas difficile.
MADAME DARNOT
Adrienne, ai-je vraiment le goût de triompher?
ADRIENNE
Alors, vous exigez que je renonce à ma fille ou bien à...
MADAME DARNOT
Vous ne pouvez servir à la fois la mère et l'amante. . ., car vous deviendriez alors le mensonge lui-même, le mensonge dont l'exemple avilit les jeunes âmes qui nous imitent.
ADRIENNE
Et elle a raison !
MADAME DARNOT
Écoutez-moi... Je vais avertir Gilberte du chagrin que vous avez de quitter vos amis Kervil... Séchez vos
LES MOUETTES IOl
pleurs en vous promenant quelques minutes sur la ter- rasse... Prenez le temps de vous ressaisir... Ensuite, vous me rejoindrez là-haut.
ADRIENNE
Oui! (Elle se jette dans les bras de Mme Darnot.) Vous me par- donnerez, maman! Maman!..,
SCENE XIII
ADRIENNE seule.
(Elle est sur la terrasse et se promène, fébrilement, en essuyant ses yeux. — Parfois elle s'assied, puis se relève.)
SCENE XIV ADRIENNE, GHAMBALOT
CHAMBALOT. rapportant des mouettes tuées et liées à son fusil.
Comment, madame? Anne-Marie vient de réap- prendre que vous nous quittiez.
AURIENNE
Oui,
CHAMBALOT
Alors, je ne m'attarderai plus guère ici,., Ces pau- vres Kervil vont pester seuls,,,
a.
102 LES MOUETTES
ADRIENNE
Vous laisserez du. moins une bonne espérance au doc- teur?
CIIAM15AL0T
Oui. une espérance. La « vague espérance ».
ADRIENNE
Seulement la vague espérance?
ciiamhalot
Ma société ne pourra l'aider que dans un an ou dix- huit mois. Elle attendra que les travaux soient plus avancés.
ADRIENNE
Et jusque-là?
GHAMBALOT
Oui?... Jusque-là?... Ils sont au bout de leur rou- leau, les Kervil.
ADRIENNE
G" est votre avis?
GHAMBALOT
Les hypothèques s'approprient la maison. Les créan- ciers ont accepté en gage, du major, six mois de son traitement. Cet hiver, le ménage subsistera grâce aux quelques francs obtenus de cette clientèle misérable. Et le pauvre Kervil s'affaiblit beaucoup.
ADRIENNE
Sa belle ligure pâlit chaque jour davantage.
ij;s MOUETTES m'}
CHAMBALOT
Aucune compagnie d'assurances sur la vie ne garan- tirait les débours de notre commandite contre les risques possibles.
AD Kl EX NE
Vous ne voulez pas dire. n'est-ce pas?...
CHAMBALOT
C'est un homme épuisé.
ADUIENNE
Et s'il se reposait, il pourrait se rétablir, puis doter le monde d'une découverte miraculeuse.
CHAMBALOT
Probablement !
ADRIENNE
Vous possédez quelque fortune, monsieur Gham- balot?
CHAMBALOT
Non pas... Mes rivaux propagent ce bruit pour empêcher qu'on ne s'apitoye sur mon sort.
ADRIENNE
Je n'en crois rien.
CHAMBALOT
Je suis venu passer deux mois dans ce trou de Bretagne; pourquoi?... Parce que mes petits capitaux sont bloqués dans des entreprises malencontreuses, parce que je ne pouvais, faute d'argent, me rendre soit à Trouville. soit à Aix-les-Bains, où je vais d'habitude relancer les malades prodigues...
lo/j LES MOUETTES
ADRIEXNE
Voyons, voyons, monsieur Ghambalot!...
CIIAMBALOT
Ma renommée de personnage adroit commence même à fléchir.
ADRIEXNE
Quelle histoire !
CIIAMBALOT
Ma compagnie me reproche de n'avoir rien déniché d'extraordinaire depuis deux ans.
ADRIEXNE
Et le sérum de Kervil?
CHAMBALOT
Chose future, vague, nébuleuse.
ADRIEXNE
Il faut secourir le docteur immédiatement, immé- diatement... Empruntez!
CIIAMBALOT
Non : je tuerais mon crédit qui est celui de mes aflaires.
ADRIEXXE
Jamais de la vie!
CIIAMBALOT
Je prêterais bien à Kervil cinquante louis ; mais ça ne Je tirera guère d'embarras. l\ a des syncopes. Il ne peut
LES MOUETTES IO.>
voyager seul. Emmener sa femme lui coûtera gros dans les hôtels d'Engadine. Et (Tailleurs il ne voudra pas s'éloigner d'ici sans acquitter ses dettes.
ADRIENNE
Dix ou quinze mille francs...
CHAMBALOT
Et où les prendre? J'ai signé des acceptations. Leurs échéances ne me laissent pas l'argent disponible avant février.
ADRIENNE
Convenez plutôt que vous ne voulez pas.
CHAMBALOT
Pardon... Et quand môme je pourrais ; que suis-je à Kervil?... Notre amitié ne date pas de Castor et Pol- lux... Je lui paie pension ici comme à n'importe quel étranger.
Un étranger !
Oui.
ADRIENNE
CHAMBALOT
ADRIENNE
Moi, je vous avance la somme.
CHAMBALOT
Et comment vous la restituer?
ADRIENNE
Ne vous en occupez pas.
I0() LES MOUETTES
CHAMBALOT
Chère madame, écoutez-moi bien : Le docteur vous admire beaucoup. Vous l'admirez infiniment. Vos deux cœurs se comprennent. S'il soupçonnait notre entente, Kervil ne me pardonnerait pas de l'avoir mis dans une situation équivoque.
ADRIENNE
Équivoque?
CIIAMIÎALOT
Trop d'envieux le surveillent. On s'étonnera de le voir, pauvre, oublier sa clientèle, puis se reposer, riche, dans un lieu de luxe. Il m'accuserait, avec raison, d'avoir abusé des circonstances pour le déconsidérer à son insu.
ADRIENNE
Monsieur, que voulez- vous dire?
CHAMBALOT
Le petit fils du vice-amiral Kervil ne transigerait pas sur ce point.
ADRIENNE
Qui donc lui révélera notre entente?
CHAMBALOT
Peut-être vous. Peut-être moi. Sait-on? Bien fou qui compte sur sa propre discrétion... Je passe déjà pour un homme audacieux, un amoral. Je ne veux pas me nuire davantage en me mêlant d'une affaire où Kervil paraîtrait aux malicieux soit le complice, soit la victime de mes machinations.
LES MOUETTES I07
ADRIENNE
Vous exagérez.
CHAMBALOT
Pardon : la médisance des hommes est inexorable. Dans un cas pareil, et quelle que fût notre vertu, la calomnie n'épargnerait ni vous, ni lui, ni moi.
ADHIENNE
Je n'insiste pas.
CHAMBALOT
Que ne la prêtez-vous à M"" Kcrvil, cette somme?
ADRIENNE
Je viens de lui offrir... Elle a refusé... Elle abuse de la délicatesse.
CHAMBALOT
La sotte !
ADRIENNE
Oh! elle perdra le docteur, cette personne pleine de qualités, de vertus, de dévotion!...
CHAMBALOT
Quel boulet que cette pieuse créature!... Sans elle. Kervil abandonnerait toute la boutique aux créanciers. Il réclamerait au sanatorium de Saint-Moritz une place gratuite qu'on ne refuserait pas à un major de la flotte.
ADRIENNE
Seulement il n'aura pas l'énergie de la laisser. Elle voudra le suivre partout...
I08 LÉS MOUETTES
CHAMBALOT
Puisqu'elle l'aime!... Puisqu'elle l'aime, elle l'assas- sine. C'est logique...
ADRIENNE
C'est atroce.
CHAMBALOT
C'est ironique... Il faudrait un bon divorce.
ADRIENNE
Un divorce?
CHAMBALOT
Évidemment... mais ils ne paraissent pas en mau- vais termes.
ADBIENNE
Et puis, il y a la religion. Yvonne n'accepterait pas de se damner.
CHAMBALOT
Donc pas moyen.
ADRIENNE
S'ils pouvaient...
CHAMBALOT
Kervil serait... libre comme un veuf, comme moi, comme vous...
ADRIENNE
Oui, comme moi...
CHAMBALOT
Une autre femme, une jeune fille ayant de la fortune pourrait s'éprendre de lui,... l'épouser,... l'épouser, le guérir, partager ensuite sa gloire, et faire même profiter
LES MOUETTES 109
leurs enfants des biens considérables qu'il gagnera cer- tainement.
ADRIENNE
Je n'aperçois aucun motif de divorce, aucun!...
CHAMBALOT
Moi non plus!
ADRIENNE
Alors, il doit mourir?
CHAMBALOT
Il semble...
ADRIENNE
Cette femme le tue !
CHAMBALOT
l
Je vous le disais à l'instant.
ADRIENNE
Elle le tue !
CHAMBALOT
C'est le droit de sa vertu et de son amour.
ADRIENNE
Et cela ne vous indigne pas davantage?
CHAMBALOT
Il existe bien d'autres absurdités sur la terre.
ADRIENNE
Il n'en est pas de pire, ni de plus odieuse !
CHAMBALOT
Si, mais je conçois que celle-là vous révolte.
IIO LES MOUETTE*
ADRIENXE
Et je n'y puis rien... Rien... Pensez-vous que j'y puisse quelque chose?
CIIAMBALOT
Vous?
A OUI EX.NE
Non, n'est-ce pas, ni moi, ni d'autres...
CHAMBALOT
Personne n'est capable de prouver à cette dame que la vie de Kervil s'anéantit entre ses mains, qu'en acceptant le divorce elle le ressusciterait.
ADRIENNE
Elle n'aime pas assez pour accomplir un tel sacrifice!
CIIAMBALOT
Avouez que ce serait là un héroïsme de martyre.
ADBIEXXE
Yvonne en est incapable.
CHAMBALOT
Dites-moi donc: quelle femme adorant son mari se résoudrait à une pareille abdication? L'amour quand il tient sa proie, la livre seulement à la mort, si la satiété ne précède pas cette lin naturelle... On propo- sera donc à M Kervil un sacrifice que nulle personne au monde n'accepterait.
ADIilEXXE
Au moins, on essayerait quelque chose, au lieu de
LES MOUETTES III
rester là stupides et impuissants... Il y a maintenant une bonne action à tenter.
CHAMBALOT ricane.
Est-ce une bonne action de détruire le pauvre bon- heur d'une Mrae Kervil, de la condamner au désespoir, à la misère, et sans doute à pis encore?
Vous exagérez.
ADRIEXNE
CHAMBALOT
Tout le fait prévoir... Vous changeriez donc simple- ment le malheur de place. Vous le transporteriez de Kervil en sa femme, comme on transvase un poison d'une fiole dans un autre fiole... Est-ce là ce qu'on peut appeler une bonne action?
ADRIENNE
Yvonne est pieuse... Elle a ses idoles... C'est une immense consolation! Qui le nierait? Les prêtres la respectent. Ils sauront la secourir. Elle ne demeurera pas isolée...
CHAMBALOT, qui a étendu les mains pendant la réplique d'Adrienne.
Alors, vous ne céderez à aucune pitié superflue. Moi. d'ailleurs, elle m'exaspère, cette pauvre dame. Je ne puis inhabituer à ses regards angéliques et qu'elle tourne vers le ciel comme s'il devait en choir autre chose que la pluie... C'est une pierre inerte sur notre route, un obstacle emcombrant, mais fragile... Fragile. Encore faudrait-il que Kervil consentit...
[2 LES MOLETTES
ADRIENNE
Nécessairement !
CHAMBALOT. insidieusement. Qu'il consentît à quoi?
ADRIENNE
A quoi ?
Oui, à quoi? Au divorce...
CHAMBALOT
ADRIENNE
CHAMBALOT
Pourquoi divorcerait-il si nous n'avons pas, sous la main, la jeune fille enthousiaste et dotée ?
ADRIENNE
Il n'y a pas que les jeunes filles !
CHAMBALOT ,
Il y a les veuves.
(Un long silence.) ADRIENNE
S'il s'agissait vraiment de secourir son génie et les innombrables existences qu'il sauvera...
CHAMBALOT
Vous vous dévoueriez, n'est-ce pas?
ADRIENNE
Au fond, il n'aime plus sa femme comme autre-
LES MOUETTES Il3
fois... Je trouverais moyen de la mettre pour toujours, elle, à l'abri du besoin !... Gela lèverait certainement les scrupules de Jean Kervil.
CHAMBALOT
Heu!... Il jugera d'abord l'acte immoral... Sauriez- vous le convaincre du contraire?
ADRIENNE
Pas moi!... Vous...
CHAMBALOT
Merci!... Que je ne réussisse pas, et le docteur me livrerait au mépris de notre monde, ce qui me paraît trop grave.
ADRIENNE
Je ne savais pas, monsieur Ghambalot, que vous manquiez de courage !
CHAMBALOT
Et vous donc! Vous n'osez rien de ce que vous commande une passion magnifique, impérieuse, évi- dente pour tous !
ADRIENNE, enrage.
Mais vous ne sentez pas que je suis retenue, moi, par l'éducation, par les convenances, par la maternité, par ma nature, par toutes les chaînes morales que les ancêtres ont forgées et qu'ils m'ont léguées avec leur chair et leur esprit... Tandis que vous avez rompu tous les liens, vous! Comme je vous envie !
CHAMBALOT
Vous me flattez, chère madame!
Il4 LES MOUETTES
ADRIEN NE
Oh ! ce n'est un éloge ni pour vous ni pour moi !
(Elle marche à granils pas.) CHAMBALOT
Tant pis !
ADRIENNE
Gomment osez-vous parler froidement, implacable- ment de toute cette douleur?... Rien ne vous touche donc?
CHAMBALOT
Au contraire!... Résumez un peu! Que le Docteur guérisse, et je gagne cinquante mille francs par an avec le sérum de Kervil... C'est toujours sincère, un motif d'intérêt... Le divorce du docteur vaut pour moi cinquante mille francs par an! Cinquante mille francs?... Peut-être le double!
ADRIENNE, révoltée. Taisez-vous !
CHAMBALOT
Si cela peut vous apaiser.
ADRIENNE
M'apaiser?
CHAMBALOT
Voyons. Puis-jé compter sur vous pour épouser Kervil. malgré sa femme, et malgré le désespoir de sa femme?... Sommes-nous d'accord pour faire mora- lement une victime? Une victime humaine?
ADRIENNE, sourdement.
Nous sommes d'accord pour sauver le génie de Jean Kervil.
LES MOUETTES I 7 5
CHAMBALOT
Fort bien.
ADRIENNE
Que de reconnaissance le Docteur vous devra !
CHAMBALOT
Et vous donc? Moi aussi !
ADRIENNE
CHAMBALOT
Ah ! ma complice ! . . . (Il la renvoie du doigt en riant. — Silence. — Adrienne va jusqu'à la fenêtre et tapote les vitres rageusement. — Chambalôt allume, en la regardant avec ironie, un gros cigare.) Ça y
est!...
ACTE III
SCENE PREMIERE
CHAMBALOT, KERVIL ; ADRIENNE et GIL- BERTE, au fond parmi les bagages.
CHAMBALOT
Bois encore un peu de ma fine Champagne... Te voilà moins pâle... Ça va mieux.
KERVIL
Finis donc cette plaisanterie...
CHAMBALOT
Mais je ne plaisante pas. En une seconde tu as vieilli de trente ans. Tu reprends peu à peu ta mine naturelle. Ça me terrifie, les gens qui s'émeuvent
7.
Il8 LES MOLETTES
comme toi parce qu'ils aperçoivent dans le corridor la malle d'une amie!... Et tu fais celui qui n'est pas amou- reux? Tu as de l'audace!
KEHVIL
Je fais celui qui ne veut pas céder aux ordres de ses instincts.
CHAMBALOT
Animal sublime et vaniteux !... Sois tout bonnement humain dix minutes... Cette belle femme et ses luxes t' appartiennent si tu oses... Ose!
KERVIL
Moqueur, va!... Ai-je l'apparence de Don Juan?
CHAMBALOT
Je ne te dis pas qu'à la place de la dame je t'aurais choisi pour fin de veuvage. Mais chacun a ses idées... Ton éloquence étourdit cette personne gorgée de littéra- ture. Veuve depuis deux ans, elle se trouve asservie fatalement aux réflexes de la sensualité. L'air tonique de la mer et des landes vous ont exaltés, toute une saison. C'est assez pour que ses nerfs , pour que son cerveau hanté de poèmes dédient son corps au plus prochain Breton, à toi-même... Ose donc,... lâche !
KERVIL
Chambalot, tu divagues.
CHAMBALOT
Elle t'adore, puisqu'elle l'avoue, même à moi!
LES MOLETTES I ig
KEIiVlL
Cependant elle part.
CHAMBALOT
Un signe de la main: elle reste ou t'emmène à ton gré.
KERYIL
Je ne remuerai pas une phalange.
CIIRMBALOT
Pardon!... C'est trop bête à la fin... Vous allez vous expliquer.
KERYIL
La voilà qui gronde sa fille.
CHAMBALOT
Après elle viendra chercher son ombrelle pour sortir... Alors vous terminerez ce jeu de cache-cache... Il le faut.
KERVIL
Et pourquoi ?
CHAMBALOT
Parce que ! . . . J e vais te confronter avec Mme Adrienne.
KERVIL
Je m'y refuse! Tu entends !
CHAMBALOT
Je lui ferai dire simplement qu'elle t'aime; puisque tu es incapable, toi, de mener tes affaires, tout seul.
120 LES MOUETTES
KERVIL
Alors, je vous cède la place à tous deux.
CHAMBALOT
Veux-tu bien te rasseoir... Elle ne te mangera pas, cette dame... Tu as peur de ta femme?
KERVIL
Je désire épargner à Mme Kervil toute humiliation, toute souffrance !
CHAMBALOT
C'est ça : tu as peur de ta femme ! On te protégera. Du calme!... Vide ton verre. Tu redeviens blafard. Et ce n'est pas le moment! (a Adrienne). Madame, je parie que vous cherchez votre ombrelle ?
SCÈNE II ADRIENNE, KERVIL, CHAMBALOT
ADRIENNE
Merci.
CHAMBALOT
Gilberte n'est pas sage?
ADRIENNE
Quand les pères disparaissent trop jeunes dans une famille, . .
KERVIL
• C'est la catastrophe.
LES MOLETTES 121
ADRIENNE
Je m'en aperçois bien.
CHAMBALOT
Il manque à Gilberte une volonté ferme qui la dirige.
ADRIENNE
Une femme seule mesure vite son impuissance devant un caractère qui se forme.
KERVIL
Avez- vous remarqué : Philippe Darnot ressuscite dans l'âme de sa fdle, et avec toutes ses impatiences viriles, cette hâte curieuse de posséder l'univers.
ADRIENNE
Cela m'effraye un peu.
CHAMBALOT
J'aimerais voir auprès de cette petite un esprit comme le tien, Kervil.
ADRIENNE
Oh ! oui, un esprit de droiture et de science.
KERVIL
Vous me laisseriez conduire l'adolescence de Gil- berte et décider de son avenir moral?
ADRIENNE
Oui.
122 LES MOUETTES
CHAMBALOT
Pourquoi le docteur n'irait-il pas travailler auprès de vousà Paris, tout en cultivant cette jeune intelligence ?
ADRIENNE
Ce serait un grand bonheur pour ma fille, pour nous, que cette vie commune.
KERVIL
Vous placeriez tant de confiance en moi?
ADRIENNE
Oui... oui... Et ma confiance serait plus entière que vous ne supposez... Une femme ne peut réaliser qu'une part de son rêve, ordinairement. Les conve- nances lui défendent de changer rien d'essentiel aux volontés de son mari, aux exigences de sa famille. Nous ne parvenons à réaliser notre idéal que tard, et par l'entremise de nos enfants. Ce sont eux qui rem- plissent, durant nos vieux jours, les vœux que nous avons d'abord formés, pour nous, durant la jeunesse.
CHAMBALOT
Ainsi vous confieriez au docteur l'avenir de vos pro- pres espoirs? Il peut être content.
ADRIENNE
Je ne désire rien tant que de voir Gilberte soumise à linlluence que j'eusse voulu subir moi-même.
KERVIL
Je vous remercie et pour cette parole.... et pour la
LES MOUETTES 123
façon dont vous l'exprimez, et pour le son de votre voix qui semble émue.
CHAMBALOT
Ça.
ADRIENNE
Mais oui.
KERVIL
Vous m'accordez là'de merveilleuses qualités, tout à coup.
ADR1EXXE
Tout à coup?... Je les ai toujours proclamées!
CHAMBALOT
Mme Adrienne Darnot ne te parle pas d'ordinaire sur le ton de la froideur. Loin de là. Te moques-tu? Ou bien as-tu peur de soupçonner ce qu'il y a de rare dans les sentiments qu'elle témoigne?
KERVIL, balbutiant.
Que vous êtes généreuse pour m'ofïrir un tel ins- tant! Je puis finir obscur devant cette mer aveugle. N'importe, puisque j'aurai la mémoire d'une sem- blable illusion !
ADRIEXXE, très émue.
Gela peut devenir mieux qu'une illusion. J'aspire à vous voir auprès de ma fille, auprès de nous, longtemps, je voudrais dire : « toujours ».
CHAMBALOT
Tu entends?
1^4 LES MOUETTES
KERVIL
Toujours?
ADRIENXE
Mais oui :... toujours.
KERVIL
Ce serait insolent et fou d'avouer ce que j'imagine.
CHAMBELOT
Ce serait simple, naturel et digne de ta loyauté, mon cher : voilà tout !
ADRIENXE
N'ayez crainte. Oh! n'ayez crainte... Permettez-moi de penser que je suis autre chose pour vous qu'une voyageuse arrêtée dans votre maison afin d'assister aux couchants sur la mer, tout un été. Vous êtes autre chose qu'un hôte afïable,... pour moi.
KERVIL
Vraiment?
ADRIENXE
Me connaissez-vous si peu?
KERVIL
Ce que je crois deviner en vous, je ne puis le dire.
ADRIENXE
Moi je pressens ce que vous devinez... de mon cœur... Et vous ne vous trompez pas...
KERVIL
C'est vrai? c'est vrai? c'est vrai ! Et je n'avais pas su
LES MOUETTES I2a
comprendre! (Il laisse Adrienne lui saisir les mains.) Avant votre venue, j'étais une sorte de brute pour qui les lois des forces ne semblaient qu'une algèbre difficile,... pour qui la mer semblait de leau sournoise et lourde, le ciel du vide, les astres des lueurs, des hommes les maladies, des rires ou des haines, l'amour une habi- tude ménagère... Depuis votre présence les lois natu- relles me paraissent de grands êtres lumineux qui palpitent dans l'émotion des substances combinées ; cette mer devient le jeu des plus belles nuances; le ciel aspire mon esprit vers la vérité inconnue qui fait tressaillir d'espoir ma science chétive ; les astres sont des mondes pensants, les hommes des joies à partager, des douleurs à calmer, l'amour une diffu- sion exquise de l'être dans l'univers. C'est vous, Adrienne, qui transfigurez les apparences.
GHAMBALOT
Que de temps vous avez perdu tous deux!
ADRIENNE
Chut!
KERVIL
Ne devions-nous pas tout craindre?
ADRIENNE
Avec notre bonheur nouveau, une douleur nouvelle est née.
KERVIL
La peine d'Yvonne vous touche aussi dans ce mo- ment?
126 LES MOUETTES
ADRIEXXE
Gomment n'aurions-nous pas les mêmes pensées?
CIIAMP.ALOT
Mmt Kervil aime un dieu plus que les hommes.
ADRIEN NE
Yvonne appartient à sa foi.
CH.VMBALOT
Les dévotes se consolent des pires malechances au pied de l'autel. Quand elle changera de vie...
KERVIL
Pourquoi changerait-elle dévie?
CHAMBALOT
Vous verrez !
ADRIEXXE
Vous croyez donc que notre affection ne peut s'épa- nouir qu'au prix d'un grand chagrin!
KERVIL, ombrageux.
A moins qu'on ignore.
ADRIEXXE
Il est si grave de dissimuler; de mentir... KERVIL, à Chamlialot.
Voilà bien ce qui nous empêcha de nous révéler l'un à l'autre...
LES MOUETTES 127
AD RIEN. NE
J'aurais voulu laisser aux gens du troupeau l'hypo- crisie... Et vous?
KERVIL
Que je vous aime davantage puisque vous sentez cela!
CHAMBALOT
Allez, allez toujours ; vous m'amusez!
ADRIENNE
Comment M. Chambalot! Croyez-vous que je puisse devenir aisément la parente furtive, qui dérobe le bonheur d'une autre par un larcin. Aux yeux du doc- teur ne paraîtrai-je pas bientôt un être capable de vilenie? Est-ce cette femme-là que vous aimeriez toujours, Jean Kervil?... Vous l'aimeriez un temps et puis vous la mépriseriez.
CHAMBALOT
Alors agissez franchement au grand jour!
KERVIL
Je vous suivrai. Il n'y aura plus de mensonge, ni bassesse.
ADRIENNE
Y pensez-vous? Les curieux se riraient de notre liaison.
KERVIL
Qu'importe...
128 LES MOUETTES
ADRIENNE
Oui. qu'importe!... Mais quel compte alors rendrai-jc à ma fille lorsqu'elle sera grande, lorsque de mauvais propos auront insinué que...
CHAMBALOT
Vous êtes les seuls au monde à raisonner ainsi... Vous abdiquerez bientôt cet orgueil inférieur pour adopter la vaillance du combat contre les préjugés d'une morale que la plupart attaquent et renient, soit ouvertement, soit clandestinement.
ADRIENNE
Il y a ma fille !
CHAMBALOT
Vous lui enseignerez la splendeur de l'énergie qui vante la noblesse de sespassions. Toi, tu lui diras que l'individu se doit d'être l'apôtre de ses vrais appétits au lieu de les nier publiquement pour les assouvir en secret. Tu lui diras qu'il vaut mieux dompter les autres que se dompter soi-même.
ADRIENNE
Non, nous n'avons pas le droit d'engager Gilberte dans cette lutte. Je lui dois ce que nos parents me léguè- rent de moralité.
KERVIL
Nous n'avons pas le droit. Toute passion nous de- meure interdite parce que nous appartenons à cette en-
LES MOUETTES 120
fant, à ma femme, parce que nous sommes dans les liens du passé.
CHAMB.VLOT
Vous prononcez là des paroles romaines... Romai- nes!... Je vous admire et vous me stupéfiez. J'ignorais la survivance de gens comme vous. Cependant voici des malles dans le couloir. .. Il faut prendre un parti... Et si vous vous épousiez?
KEItVIL
Comment?
CHAMBALOT
Si Mme Kervil se résignait au divorce.
lvERVIL
Jamais! Elle refusera. Elle m'aime. Elle m'aime, la pauvre femme! Elle m'aime...
CHAMBALOT
Présomptueux! Sais-tu si elle ne préfère pas être affranchie... Tu te vantes de lui faire un gros chagrin. Peut-être t'aime-t-elle moins qu'elle n'aime ses idoles. Peut-être consacrer sa vie au salut éternel lui semble- rait-il préférable maintenant, après une longue expé- rience du mariage; car les difficultés de la vie l'ont lassée... Le confesseur lui promet plus que tu ne peux promettre.
KERVIL, àAdrienne.
Vous croyez cela?
ADRIENNE
Autant que j'ai pu le deviner à certaines de ses
l3o LES MOUETTES
paroles, elle reporte sur son dieu les aspirations d'une maternité déçue.
KERVIL
Elle ne m'a jamais dit cela... Jamais.
CHAMBALOT
Vous ne songez pas que le temps fauche les minutes avec une implacable célérité... Il faut prendre un parti... Il y a des malles dans le couloir!
KERVIL
Prendre un parti? C'est faire une victime.
CHAMBALOT
Sinon tu feras deux victimes. (Il montre au doigt Adrienne et Klm vil , Sinon tu feras des milliers de victimes, celles que ton sérum pourra sauver plus tard après le divorce et ses conséquences.
KERVIL
Des mots!
CHAMBALOT
La Compagnie des Produits pharmaceutiques ne m'a pas répondu comme nous l'espérions.
KERVIL
Ah!... Eh bien, que veux-tu?
CHAMBALOT
Écoute! ta femme n'est certainement pas celle qu'il faut à un homme de talent, malgré toute sa vertu...
LES MOUETTES l3l
ADRIENNE
Est-il possible que nous tenions, dans nos mains, mon ami, l'avenir de tant d'existences ressuscitées par votre génie, et peut-être heureuses ensuite? Heureuses ! Donnez-moi vos mains... Songez- vous aux destins qui reposent dans nos mains unies!
CHAMBALOT
Voilà, dans ces quatre mains, le sort de vies innom- brables. A toi,, Kervil. de les anéantir, ou non... Allons : choisis ton devoir! Est-ce de compatir à la peine d'une seule personne ou à l'angoisse de mille et mille morts?
KERVIL, à Adrienne. Quel sophiste étonnant!
ADRIENNE
Etonnant.
CHAMBALOT, impatient.
Pardon! J'aligne sous vos yeux des totaux. A vous de reconnaître le plus fort. Deux et deux font quatre... Maintenant, si tu veux oublier ton arithmétique ; si vous voulez vous boucher les yeux.... tant pis pour1 vous! tant pis pour toi, tant pis pour ton génie, tant pis pour l'humanité!... Je vous offre le bonheur intime. Vous hésitez. Je vous offre des millions pour Gilberte. Vous hésitez. Je dépose dans vos mains unies le sort de vies innombrables... Vous hésitez!
KERVIL
Il faudrait qu'Yvonne aussi pût comprendre... Et qui lui fera comprendre?
l32 LES MOÛETLES
CHAMBALOT
Moi ! je la délivrerai du mariage pour la rendre à son idole, comme sa piété le désire en silence.
KERV1L
Mais non. .. Tu seras le bourreau de cette malheureuse créature ! Voilà tout.
CHAMBALOT
Et de qui ne sommes^nous pas les bourreaux? Lors- que tu reçois les quarante sous du misérable laboureur que tu viens de soigner, ne lui arraches-tu pas les entrailles, tortionnaire?... Ayons le courage d'être bourreaux au service de la raison! Ayons ce courage, Kervil ! La nature a semé en toi le germe d'une force que tu n';is pas le droit d'étouffer dans les ténèbres d'un pitié lâche, absurde et stérile!... Tu entends!
ADKIEXXE
Il semble ne pas avoir tort...
KERVIL
Je vous en supplie,... ne remuons plus rien de ces tristesses... Soyons seulement l'un près de l'autre en silence,... en silence...
(Chambalot hausse les épaules et sort en claquant la porte.)
ADRIENXE
Oui... en silence... Il n'y a rien à vouloir maintenant
que le silence.
(Ils restent un long moment Ips mains dans les mains, à se sourire douloureusement... Puis leurs doigts se dénouent prudemment, car un pas est entendu.)
LES MOUETTES l33
SCÈNE III Les Mêmes, YVONNE
YVONNE
Jean : c'est le docteur Goulven. 11 vient chercher la note que tu lui as promise pour l'hôpital de Brest. Dans l'étuve la température baisse, tu devrais aller voir comment les cultures s'accommodent de ce changement.
KEUVIL
J'y vais.
(Il sort précipitamment.)
SCENE IV YVONNE, ADRIENNE.
AD1UENNE
Il te lient au courant de tous ses travaux. Mon mari, lui, me confinait dans mon personnage de dame aimable qui préside les dîners. Yvonne, tu pos- sèdes justement ce que j'ai tant convoité.
YVONNE
J'ai bien d'autres choses à t'envier, moi!
l34 LES MOUETTES
ADRIENNE
Que te manque-t-il puisque le docteur te confie tout. La fortune ? Il va l'atteindre. '
YVONNE
Dieu le veuille !
ADRIEXXE
S'il avait dispersé son patrimoine dans les tripots, des oncles émus l'aideraient avec indulgence.
YVONNE
Mais il n'est qu'un honnête homme qui travaille. Cela n'attendrit personne.
ADRIEXXE
Il faut l'aimer plus... Plus... Non pour toi, mais pour lui... Plus.
YVONNE
Est-il possible de l'aimer plus?
ADRIENNE
Oui.
YVONNE
Je ne comprends pas.
ADRIENNE
Tu peux l'aimer plus.
YVONNE
Parles-tu sérieusement ?
LES MOUETTES l35
ADUIENNE
On peut aimer jusqu'au sacrifice de son amour même.
YVONNE
Je m'estime prête à tous les sacrifices.
ADUIENNE
A tous?
YVONNE
A tous. Oui. Je le crois.
ADRIENNE
On croit ça... On croit ça... Permets-moi une supposition... Imagine que demain surgisse l' Amé- ricaine de roman, la femme indépendante, fantasque, férue d'art et de science. Elle a entendu parler des travaux du docteur Kervil. Elle entre. Elle dit bruta- lement : « Je suis avide de renommée, et je suis riche... Divorcez... épousez-moi... Au moyen de mon argent votre découverte jusqu'à présent douteuse s'accomplit... Vous sauvez enfin des milliers d'exis- tences humaines, et moi je partage votre triomphe... » Que répondriez-vous, tous deux, à l'étrangère fabu- leuse?
YVONNE
Je ne sais pas. Je ne sais pas, en vérité... Moi je ne sais pas...
ADUIENNE
Tu vois bien que tu pourrais l'aimer plus.
YVONNE
C'est insensé, ma chère...
l36 LES MOUETTES
ADRIEXXE
Tu l'aimes pour toi, non pour lui, pour le garder auprès de toi, non pour qu'il soit heureux... Pour ton cgoïsme!... Pardon: car l'amour est égoïste, comme dit M. Ghambalot.
YVOXXE
Ne me parle pas de cet homme qui empoisonne l'air avec ses paroles impics.
ADRIEXXE
Conviens pourtant que tu pourrais aimer plus ton mari,... L'aimer plus!
YVONNE
Si je consentais au divorce, je le damnerais avec moi...
ADR1ENXE
Ne prêches-tu pas, d'habitude, qu'en se vouant à secourir les pauvres, les malades, on accomplit l'œuvre la plus sacrée, celle qui rachète toute faute? Si tu risques ton salut dans le but de reprendre à la mort tant d'àmes, le Christ te condamnera-t-il? Non.
YVOXXE
Je ne suis pas une protestante pour discuter les lois des pontifes.
ADRIEXXE
Allons donc!... C'est une défaite, ma chère, .c'est une défaite... Tu sens bien que l'on vous absoudrait tous deux,... puisque vous arracheriez du tombeau tant d'âmes, en t'enfonçant le glaive des sept douleurs dans
LES MOUETTES l3^
la poitrine... C'est une défaite... Tu ne l'aimes pas suffi- samment. Tu choisis le prétexte de la religion pour dissimuler ton égoïsrne qui ne veut pas du sacrifice, et qui exige son époux dans son lit.
YVONNE
Adrienne... Quel langage!... Adrienne!
ADRIENNE
C'était pour rire... Je me suis emballée en jouant mon rôle d'Américaine romanesque...
YVONNE
Adrienne,... tu ne joues pas ici la comédie... Non: tu ne joues pas la comédie.
ADRIENNE
Quelle idée? Quelle idée?...
YVONNE
Non, Adrienne! Ta voix m'avertit que tes paroles masquent une vérité hostile.
ADRIENNE
Yvonne, tu es folle !
YVONNE
Ta conduite est singulière... Tu ne m'ôteras pas de l'esprit...
ADRIENNE
Mais non, Yvonne;... mais non... Tute troubles inu- tilement... A quoi bon?... Je voulais dire seulement que tu es une sainte. Alors, si un tel sacrifice peut sauver
8.
l38 LES MOUETTES
réellement mille et mille existences, Yvonne, si tu le pressentais, peut-être accepterais-tu le sacrifice... Si lu étais une sainte. Puisque ainsi, tu l'aimerais plus... Yvonne... Mais c'était une fable à quoi tu t'es laissé prendre plus que de raison...
YVONNE
Ah! une fable?
ADRIENNE
Une simple fable. (Elle se lève et sort en apercevant Anne-Marie et Marianne.
YVONNE
Seigneur!... (Elle prend de la monnaie dans un tiroir et fait signe d'entrer aux servantes.)
SCENE V YVONNE, ANNE-MARIE, MARIANNE
YVONNE
Voilà trente francs, pour le mois d'Anne-Marie, et huit francs qui lui reviennent sur le compte du mois commencé... Vous êtes bien décidée?.. Vous emmenez votre nièce ? Voyez comme elle a du chagrin.
MARIANNE
Son oncle, il ne veut pas qu'on dise des méchants mots sur la petite, da!... Il ne veut pas,c't'homme!... je n'y peux rien. Et quand il a quelque chose là, c'est pas ailleurs, pour sûr... Puis ça l'amusera, la petite, c'est la
LES MOUETTES l3o,
belle saison, elle mènera les vaches à la pâture... Elle m'aidera pour traire sur le coup de cinq heures,... n'est- ce pas, Anne-Marie?
ANNE-MARIE
Oui, ma tante.
MARIANNE
On retournera le fumier ensemble, n'est-ce pas, Anne-Marie?
ANNE-MARIE
Oui... ma tante...
YVONNE
Enfin cet hiver vous me la renverrez?
MARIANNE
Oh oui... si mon homme veut... Il n'a plus assez d'enfants pour aider. Les autres sont mariés, par-ci par- là; son fils qui restait avec nous, voilà que ça vient sur les deux ans qu'il est à l'hôpital pour sa grosseur au genou qui a été écrasé par la barrique dans la cale de la Fée bleue. Voilà sur les deux ans que ça ne se ferme pas, la plaie... Ah! les enfants!
YVONNE
Vous n'avez pas eu de chance, non plus.
MARIANNE
Alors nous voulons envoyer la petite travailler à la sardinerie. Elle gagnera ses soixante francs. Ce sera toujours ça, puisque le fils peut pas sortir de L'hôpital.
YVONNE
Dans la sardinerie ! Y pensez-vous ?
l4o LES MOLETTES
MARIANNE
Pour sûr elle ne sera pas dans une belle maison comme ici, avec de beaux vêtements, mais elle s'y fera.
YVONNE
Jamais !
MARIANNE
Et puis quoi, si vous aviez des pupilles, vous vou- driez aussi gagner sur eux. Ils coûtent assez cher quand ils sont petits.
YVONNE
Je voudrais d'abord qu'ils vivent contents, s'il se peut.
MARIANNE
Oui, vous dites ça, parce que vous n'en avez pas.
YVONNE
N'envoyez pas votre nièce à la sardinerie. Elle tomberait malade.
MARIANNE
Les autres filles y vont bien ! . . . Et puis, si vous avez des vieux habits... pour mon homme, ça sert tou- jours... Aux champs, il n'a pas besoin de luxe...
YVONNE
J'y songerai.
MARIANNE
C'est ça, des vieux souliers, des vieux habits, des vieilles jupes, moi j'en tire toujours profit. A vous revoir. Anne-Marie, ne pleure donc pas, ma petite.
^Anne-Marie éclate en sanglots.)
LES MOUETTES 1^1
SCENE VI YVONNE, CHAMBALOT.
(Yvonne range son livre de comptes et des papiers dans l'armoire.) CHAMBALOT
Votre petite femme de chambre est partie?
YVONNE
Sa tante vient de l'emmener... Vous vous êtes pru- demment tenu à l'écart, jusqu'à ce que la charrette eût tourné le coin.
CHAMBALOT
Moi? Je lisais le journal, dans le jardin.
YVONNE
Vous le savez : c'est à cause de vous qu'Anne-Marie s'en va...
CHAMBALOT
Allons donc?
YVONNE
Le recteur a prévenu son oncle qu'elle se laissait embrasser dans le jardin... par un monsieur. Ce mon- sieur, c'était vous, je pense?
CHAMBALOT
Quel cataclysme !
YVONNE
Treize heures par jour d'un même geste ignoblement
ifyl LES MOUETTES
machinal, Anne -Marie, désormais, arrachera les en- trailles à des centaines de poissons. Elle travaillera les pieds dans l'eau, jusqu'à l'instant de la phtisie qui la délivrera quelque jour... Voilà ce que peut faire un baiser, M. Ghamhalot.
CHAMBALOT
Pauvre enfant!
YVONNE
Il est bien temps de la plaindre...
CHAMBALOT
Que voulez-vous?... Elle m'aimait...
YVONNE
Taisez-vous... Vous dissimulez, sous le mensonge de ce mot, un abominable instinct!
CHAMBALOT, donnant des signes d'impatience. Cet instinct-là nous maîtrise.
YVONNE
Quand noue ne voulons pas lui résister.
CHAMBALOT
Et pourquoi résister?
YVONNE
Un homme de votre âge, sachant la vie, devrait-il sacrifier des petites filles innocentes à quelques minutes de fièvre?
CHAMBALOT
Le plaisir fut-il pour moi seul?
LES MOUETTES l43
YVONNE
Vous avez débauché cette enfant.
CHAMBALOT
Un marin m'avait précédé dans ses bonnes grâces.
YVONNE
Vous ne me ferez pas entendre quelle était vicieuse. Je la connais.
CHAMBALOT, narquois.
Vicieuse? Non, mais soumise aux forces de la nature qui poussent toute fille à l'amour, père des races et des peuples.
YVONNE
Votre caprice a perdu cette douce créature.
CHAMBALOL
Ce n'est pas moi. C'est le curé... On ne se cache pas derrière les haies pour guetter ce qui se passe dans les jardins.
YVONNE
Le pasteur arraehe au loup ses brebis comme il peut.
CHAMBALOT
Alors j'ai commis un crime bien noir?... Que V.Oulez-VOUS? Ça peut arriver à chacun. Je m'en consolerai.
y vo\ m:
D'abord, vous accomplirez, je prose, rotre devoir
I 1 ) LES MOUETTES
CIIAMHALOT
Lequel, s'il vous plaît ?
YVONNE
Vous reprendrez cette jeune fille à ses tuteurs en les dédommageant. Tous la ferez instruire, et puisque vous êtes veuf, libre...
CIIAMHALOT
Non? Non?... Vous rêvez, madame Kervil... Moi Chambalot, j'épouserais votre petite bonne. Oh! la... la... la!
YVONNE
Vous préférez la tuer?
CIIAMHALOT
C'est son père qui l'assassinera.
YVONNE
Vous n'aimez donc pas Anne-Marie?
CIIAMHALOT
C'est une bonne petite! Voulez-vous que nous lui louions une boutique d'herboriste ? Ma compagnie la commanditera pour un millier de francs. Elle sera dépositaire de l'Iode Chambalot, avec i5 p. ioo sur la vente.
YVONNE
Écoutez-moi, si vous ne réparez point moralement, moralement, vous entendez, je vous accuserai comme uu personnage déloyal.
LES MOUETTES l45
CIIAMBALOT
Déloyal!... Mais je n'admets pas ce mot... Une gamine qui a fait sa première communion n'ignore pas que si l'on badine avec les messieurs, ça brûle... Anne-Marie s'est amusée autant que moi. Je ne lui dois rien.
YVONNE
L'enjeu n'était pas le même...
CHAMBALOT
Voyons, madame Kervil, vous n'êtes pas si j)ieuse. si honnête, si pudique, si chaste, que vous ne deviniez les choses. A supposer que je n'aie pas séduit Anne- Marie, un autre, quelque butor de village, y eût réussi pendant l'absence du matelot... Autant moi qu'un autre.
YVONNE
J'avais charge d'âme. Je me juge responsable de ce qui arrive dans ma maison. Vous m'insultez en n'y prenant pas garde.
CIIAMBALOT
Oh! oh! ne vous fâchez pas... Tout est permis en amour.
YVONNE
Est-ce le véritable amour celui qui prend tout et ne donne rien?...
CHAMBALOT
Pardon! J'offre une commandite de cinquante louis et le dépôt de l'Iode Ghambalot avec i5 p. ioo sur la vente. Jolie situation pour une petite bonne.
l46 LES MOUETTES
YVONNE
Ce n'est rien pour vous; c'est très peu pour votre société! Anne-Marie, elle, ne possède que sa réputa- tion. Vous prétendez conclure un bon marché au bénéfice de votre égoïsme.
CHAMBALOT
Mais l'amour ne fut jamais qu'un égoïsme très audacieux qui s'empare de sa proie et la soumet à sa passion.
YVONNE
Le sacrifice de soi-même pour le bonheur de l'autre, voilà seulement ce que je nomme l'amonr.
CHAMBALOT
Quelle erreur! L'amour n'exige-t-il pas la fidélité, n'accapare-t-il pas jalousement toutes les forces d'au- trui? Ce mauvais maître tue l'esclave fugitif. Lisez donc les journaux.
YVONNE
Les journaux ne publient que les crimes. Ils oublient la vertu parce que c'est l'ordinaire, grâce à Dieu !
CHAMBALOT
Si par hasard, exténué de misère, je tue celui qui m'empêche de voler pour manger, on me coupe le cou. Mais si, désireux d'affirmer mon pouvoir demain sur Anne-Marie, je la poignarde pour l'avoir prise en flirt avec son matelot, la sympathie des jurés m'acquitte, le monde m'excuse et m'accueille. Même il me recherche.
LES MOUETTES ifo
YVONNE
Un certain monde.
CHAMBALOT
Je dis : le monde. Les coutumes de presque tous les pays reconnaissent le droit de meurtre sur qui l'on assure aimer. C'est la preuve, par le consentement universel, que l'amour semble à tous, et légitimement, l'égoïsme suprême, l'égoïsme assassin.
YVONNE
Non!...
CHAMBALOT
Si!... Vous croyez chérir votre mari?
YVONNE
Je ne crois pas, j'en suis sûre... Alors, vous méjugez égoïste ?
CHAMBALOT
Oui.
YVONNE
Eh bien, vous m'intéressez. Et vous n'êtes pas le seul, dans cette maison.
CHAMBALOT
Ecoutez : Que lui manque-t-il pour mener vers leur fin ses travaux, pour sauver, comme vous dites, « mille et mille existences »?
YVONNE
Il manque d'argent.
i48
LES ALOUETTES
CHAMBALOT
Il manque aussi de santé.
YVONNE
Oui, de santé...
Évidemment.
Il se plaint?
Oui.
A vous ?
CHAMBALOT
YVONNE
CHAMBALOT
YVONNE
CHAMBALOT
J'aurais voulu lui supprimer les soucis, lui faciliter un repos très nécessaire. Malheureusement les admi- nistrateurs de ma société appréhendent que les forces de Kervil l'abandonnent avant qu'il ait abouti.
YVONNE
Est-ce possible?
CHAMBALOT
Remettez-vous, madame Kervil.
YVONNE
Rien ne serait plus à tenter ?
CHAMBALOT
Peu de chose, de ce côté-là...
LES MOUETTES l49
YVONNE
Et ailleurs?
CHAMBALOT
Adrienne Darnot estime infiniment votre mari. Elle apprécie la valeur de ses études...
YVONNE, rageuse. J'en suis certaine, très certaine...
CHAMBALOT
Eh bien... Elle m'a prié d'agir auprès de vous, de vous proposer...
YVONNE
Elle vous a prié... Oh!
CHAMBALOT
Vous craignez pour la paix de votre ménage?
YVONNE
Même si je consentais à cette humiliation, Jean refu- serait... Il ne peut recevoir l'argent dune femme qui le courtise...
CHAMBALOT
Alors : ni vous, ni Kervil n'accepterez?...
YVONNE
Non!
CHAMBALOT
Je n'approuve pas, mais je comprends...
YVONNE
L'honneur tout de même vaut mieux...
l5o LES MOUETTES
CHAMBALOT
C'est une opinion... une bonne vieille opinion. Toute- fois n'oubliez pas que l'offre de votre cousine est déter- minée par le désir de voir l'intelligence de Gilberte se fortifier, grâce aux leçons quotidiennes du docteur. C'est une manière de préceptorat qui mérite salaire.
YVONNE
Un autre sentiment la possède aussi!
CHAMBALOT
1 Et vous vous défendez!... L'amour est tellement égoïste.
YVONNE
Qu'avez-vous dit?
CHAMBALOT
Rien... qu'une idée générale.
YVONNE
Alors, vous m'accuserez d'égoïsme si je ne me prête pas à des manœuvres qui doivent amener... Quoi'?... Mon divorce?
CHAMBALOT
Divorcer, vous?
YVONNE
Adrienne m'y invitait tout à l'heure d'une manière presque directe.
CHAMBALOT
Une femme amoureuse ne cède pas son mari à une autre, même si la vie de ce mari doit être triste et ma-
LES MOUETTES l5l
ladive en demeurant dans le devoir; même si l'autre peut soustraire ce mari à la mort.
YVONNE
Go n'est pas seulement ma vie humaine, c'est ma vie éternelle qu'elle demande.
CHAMBALOT
On ne sacrifie pas son avenir terrestre et céleste pour l'amour d'un être cher, et le plus cher. Je vous le démontrais tout à l'heure quand vous me reprochiez de ne pas assujettir mon existence aux ambitions de votre petite bonne...
YVONNE, interdite.
Ce n'est pas la même chose. Je ne prétends pas gâcher toute la vie d'une enfant pour rassasier un ins- tinct, moi...
CHAMBALOT
Non ; mais pour satisfaire à la jalousie de votre affection, vous refusez évidemment de sauver votre mari. Il n'y a qu'une nuance.
YVONNE
Est-il une comparaison possible entre le cas de Jean que je veux garder et celui d'Anne-Marie que vous abandonnez.
CHAMBALOT
Adrienne Darnot vous reprochera de compromettre la santé, l'avenir de votre mari, comme vous me repro- chez de compromettre la santé, l'avenir, de cette petite fille. Du reste, notre double égoïsme a raison.
l52 LES MOUETTES
YVONNE
Notre égoïsme ! notre égoïsme !
CHAMBALOT
Oui. Vous n'entrevoyez pas de motifs pour renoncer au contrat qui lie Kervil à votre sort, quand bien même il s'agirait de sa vie. Je n'entrevois pas davantage le motif de renoncer à ma liberté joyeuse parce qu'Anne- Marie s'est plu auprès de moi; et quand bien même il s'agirait de sa vie.
YVONNE
Alors, je suis la même que vous, moi, en refusant le divorce, moi, comme vous refusez le mariage, vous?...
CHABALOT
Si vous me permettez de le croire, je le crois en effet.
YVONNE
La même que vous?
CHAMBALOT
La même !
(Un long silence . — Elle se lève et marche.)
YVONNE
Alors, c'est que je me fourvoie; c'est que je n'accom- plis pas mon véritable devoir. Si je vous ressemble, c'est que je suis indigne de moi.
CHAMBALOT
Vous auriez pu me laisser vous dire cette politesse, chère madame.
LES MOUETTES l53
YVONNE
C'est vrai! J'ai raisonné comme vous raisonnez... Mais non : il y a la religion. ..
CHAMBALOT
Si vous voulez... Adrienne vous prouvera simplement que vous n'osez pas sacrifier ce que vous appelez votre vie éternelle, et cela par égoïsme, parce que vous pré- férez connaître les félicités célestes.
YVONNE
Mais, je ne peux pas;... mais je ne peux pas...
CHAMBALOT
Évidemment, vous ne pouvez pas. A votre place, je ne pourrais pas non plus.
YVONNE
D'abord Jean consentirait-il à me laisser là, seule, misérable et désolée ? Jean m'aime encore.. . Et s'il ne m'aime plus, son devoir d'honnête homme lui défend de me laisser pour de l'argent et pour du vice...
CHAMBALOT
Non : pour tous les moribonds qu'il parviendra plus tard à guérir. Son devoir de savant lui ordonne de tout immoler à cela, l'amour même et la famille;... et tout. . . et tout ! . . .
YVONNE
Et tout!... Alors je suis perdue. . je suis perdue sans rémission...
l54 T'ES MOUETTES
CHAMBALOT
Vous n'allez pas céder, j'imagine aux calculs de Mme Adrienne.
YVONNE
Non... non! Ah! je n'en sais rien... je ne sais plus... je ne sais plus rien... rien, moi!
CHAMBALOT
Voilà qui me surprendrait, par exemple... vous seriez assez faible pour ça?
YVONNE
Assez faible!... à moins que je ne devienne assez forte,. . . assez forte pour remplir un tel devoir ;... si c'est là mon devoir.
CHAMBALOT
J'espère bieu, ma pauvre amie, que vous ne com- mettrez pas cette erreur absurde.
YVONNE
Est-ce une erreur? Est-ce une erreur? Jean va s'affaiblir et mourir... Voilà le fait réel... le fait posi- tif... Rien de mon affection ne peut le sauver... Ni lui. ni les milliers de victimes que protégera demain son génie. Je suis incapable, incapable de lui préparer ce repos nécessaire, de chasser d'ici les ennuis et les peines qui le minent, qui le détruisent... Telle est l'évidence... L'évidence... C'est comme si je n'avais, devant ces calamités, ni volonté, ni cœur, ni membres, ni paroles... C'est comme si j'étais, devant
LES MOUETTES l55
cette calamité, un cadavre déjà... un cadavre, oui, un cadavre inerte, stupide, inutile, un cadavre... Et puis, de l'autre côté, voici celle qui tient dans ses mains la fortune, et, dans son cœur, l'amour; et un amour capable, le sien, de reprendre à la mort, l'homme que j'adore plus que tout... Elle peut, elle... Elle peut... Moi, je ne puis pas... Et vous me deman- dez si je dois sacrifier la vie de Jean comme vous avez sacrifié la vie de la servante... Et si je réponds : « Non, non, je ne le puis pas », si ma conscience crie :« La charité veut que tu t'immoles pour celui qui ressus- citera afin de racheter les hommes de la maladie et de la mort, » si ma conscience crie cela par la voix de Dieu même,... vous me dites, vous, que je suis dans l'erreur... dans l'erreur!... Non, non, ce n'est pas l'er- reur... C'est effroyable, c'est... ce n'est pas l'erreur... (Elle tombe dans un fauteuil et éclate en sanglots.)
CHAMBALOT
Mais si... Voyons : ai-je accepté, moi, de sacrifier ma vie à celle de votre petite bonne?
YVONNE
Voilà bien la preuve même que la vérité morale est dans ma nouvelle résolution puisqu'elle se trouve con- traire à vos actes que je réprouve...
CHAMBALOT
Ma chère amie...
YVONNE
Je voudrais voir Jean? Il est au laboratoire?...
(Elle se lève.
l56 LES MOUETTES
CHAMBALOT
Il est enfermé avec son confrère de Brest. Je con- nais ce bavard... Il va vous accabler de ses compli- ments et de ses politesses.
YVONNE
Ça ne fait rien...
CHAMBALOT
Voulez-vous que j'aille chercher Kervil? J'occuperai l'importun et je reconduirai.
YVONNE
Oui!
CHAMIÎALOT
Je vous envoie Kervil... Ne lui parlez de vos folies.
SCENE VII
YVONNE, KERVIL
Yvonne reste seule quelques instants à contempler la mer en tremblant, puis le tableau de piété.
KERVIL
Tu pries?
YVONNE
La vie du Seigneur n'était qu'une vie devant les mil- lions de vies que sa mort a rachetées. Le Christ répond à toutes les questions.
LES MOUETTES 107
KERVIL
Eh bien?
YVONNE
Il ne fautrien omettre, vois-tu, pourt'assurer un repos après lequel tu reprendras tes travaux avec une vigueur certaine.
KERVIL
Tu connais donc un moyen, ma pauvre chérie?... Un moyen?
YVONNE
Adrienne...
KERVIL
Que vas-tu dire?
YVONNE
Ce que tu penses... ce que tu penses depuis long- temps déjà... ce qui t'apparait comme un rêve de féli- cité enfin conquise...
KERVIL
Quoi?
YVONNE
Tu vas épouser Adrienne... Sa fortune te sauvera, car nous allons divorcer.
KERVIL
Divorcer?... Non.
YVONNE
Ne joue pas l'étonnement. Je te supplie d'être sin- cère à cette heure... Rien ne peut te surprendre, dans cette parole, que ce fait de l'entendre par ma bouche...
l58 LES MOUETTES
KERVIL
Qui t'a inspiré cette folie?
YVONNE -
Adrienne... Oui... Va, j'aurai la force de porter ma croix à toutes les stations de mon calvaire. Aussi ne me plains pas; j'aurai la force, comme Lui.
KERVIL
Yvonne!... Yvonne!... il s'assied près d'elle et lui baise les mains.)
YOVNNE
11 ne faut pas surtout que meure ton génie.
KERVIL
Tu délires... Je ne t'abandonnerai pas.
YVONNE
Ton cœur ne le veut pas, sans doute, mais ta raison l'exige...
KERVIL
Ma raison?
YVONNE
Tu m'as donné ma part de bonheur, va!
KERVIL
Je ne te quitterai pas . . .
YVONNE
Seules des paroles, nobles, droites et franches sont
LES MOUETTES l59
de mise en cet instant... Ne nous mentons pas... Ne nous mentons pas... Ton esprit réclame ce que ta bouche refuse.
KERVIL
Tu me stupéfies !
YVONNE
Tu me connais. Tu sais comme sont irrévocables les résolutions de ma piété. Je te le jure : je veux, pour mon salut de chrétienne charitable, je veux que tu sauves les victimes des maladies; je veux que nous di- vorcions, et que tu épouses cette femme... Je te le jure !
KERVIL
Nul amour, nulle fierté ne consentirent jamais à de telles séparations.
YVONNE
Je t'aime pour toi plus que pour moi. Comprends bien... Mon affection n'est pas égoïste. Elle te préfère à elle-même... Je t'aime pour toi plus que pour moi.
KERVIL
Gela n'est pas humain.
YVONNE
Cela est chrétien pourtant... Des saintes eurent des des vertus plus singulières.
KERVIL
Tu commences à me préférer ton dieu, Yvonne. Et tu trouves un prétexte pour te réfugier dans ta foi.
l6o LES MOLETTES
YVONNE
Je ne t'aime plus ! Est-ce que je ne t'aimais pas quand tu partais pour les longs voyages dans les mers péril- leuses? Est-ce que je ne t'aimais pas quand tu m'as laissée pour la guerre de Chine? Est-ce que je ne t'aimais pas?
KERVIL
Oh! si, tu m'aimais...
YVONNE
Cependant je ne te retenais pas... Ne crois-tu pas que j'ai souffert toutes les angoisses pendant les sai- sons où chaque flot livide venu du large sous les cris des mouettes, je l'interrogeais tremblant qu'il ne me rendit ton corps dans un linceul d'écume... Et cepen- dant tu es reparti, comme tu vas repartir, encore!... Et je t'ai laissé repartir sans troubler l'air de mes dou- leurs parce qu'il fallait donner l'exemple aux femmes et aux mères de tes matelots , comme il faut donner l'exemple, encore!
KERVIL
Alors, tu m'aimais!... Tandis que maintenant, excé- dée de souffrances tu te confies à d'autres, à tes con- fesseurs.
YVONNE
A d'autres? Non. Je t'aime plus aujourd'hui. Va donc accomplir ton devoir. Je t'accompagne vaillamment jusqu'au seuil de ta vie nouvelle... Et j'implore de toi une seule chose. Ne soupçonne pas ma passion de faiblir, Crois qu'à toute heure je demeurerai celle qui
LES MOUETTES l6l
regardera le chemin par lequel tu pourrais revenir. — qui sait? — un soir de triomphe, pour m'embrasser sur le front devant celle qui te devra l'orgueil d'une mère heureuse et d'une femme illustre... Elle t'aimera pour elle, je t'aimerai pour toi!... Et ce sera ma victoire sur elle.
KERVII , ébloui.
Yvonne, ce que tu crées là c'est indicible, c'est plus grand que tout!... Je travaillerai, et jusqu'à ce que tu aies ton nom dans l'histoire de la science... Tout t'ap- partient de moi.
YVONNE
Tout de ton cœur. Rien de ton esprit.
KERVIL
N'en doute pas, Yvonne, je te supplie de n'en pas douter : tout de mon cœur, et tout de mon esprit. Adrienne,tu le pressens bien, Adrienne,... c'est une amie, une amie intelligente, une mère qui veille sur l'éducation de sa fille, une mère qui prépare l'âme de sa fille, en me choisissant... Tu le sais bien, Yvonne... Sans cela, tu n'aurais pas consenti... Tu n'aurais pas consenti, n'est-ce pas? Oh ! quelle preuve de passion tu m'offres! . .. quelle preuve... Et tune mesures pas toute la portée de ton action. Examine mes ongles violets... Voici le sang veineux qui ne circule plus, qui ne peut plus se régénérer... Touche mes cheveux secs et qui se cassent :... c'est le signe de la mort des pig- ments... Mes pieds se glacent, car ils ne reçoivent plus la chaleur des centres... Je te cachais cela... Je ne t'a-
162 LES MOUETTES
vertissais pas... Je me gardais de t'effrayer. Toi aussi, tu as ressuscité Lazare...
(Il lui couvre les mains de baisers.)
YVONNE
C'était donc vrai... Seigneur... c'était donc vrai? Jean ! (Elle l'embrasse et l'étreint furieusement.) C'était donc vrai?...
KERVIL
Oui. Tu me fais présent de la vie que j'allais perdre,... de la vie! Je n'espérais plus entendre, au printemps la mer retentir. Je ne l'espérais plus, Yvonne. Et voici que je l'espère encore... Le monde n'aura point péri pour mes yeux !
YVONNE
Tu vas te soigner, dis, je le veux... tu vas te soi- gner... tout de suite... Tu vas partir tout de suite.
KERVIL
Je soulève, tu sais, la pierre du sépulcre avec les milliers de souffrants que ie ressusciterai peut-être.
YVONNE
Mon pauvre Jean !
KERVIL
Nous avons tant souffert ensemble... Te quitter le jour où cette preuve de dévoûment m'exalte au delà de tout. Dire que la science seule ne sauve pas, qu'il faut l'argent.
(Ils restent embrassés en sanglotant.'
LES MOUETTES l63
Yvonne, ma chérie, je sens tous les nerfs trembler dans ton corps.
YVONNE, la voix pleine de larmes. Tout de même, tu n'as pas été gentil.
KERVIL
Oh!
YVONNE
Tu aurais pu m'expliquer, toi ! Tandis que c'est elle qui m'a dit... C'est elle, une étrangère qui m'a dit... Non, tu n'as pas été gentil.
KERVIL
Comment, moi,... moi qui t'aime, aurais-je pu te pro- poser une pareille torture ?
YVONNE
Non, tu n'as pas été gentil. (Elle sanglote.)
KERVIL
Yvonne, Yvonne, je préférerais tout à une lâcheté...
YVONNE *
Quelle lâcheté?
KERVIL
Celle d'écraser sous le faix de la douleur une pauvre sainte, trop indulgente.
YVONNE
Ne t'occupe pas de cela... Tu dois avant tout sauver tant de victimes !
l64 LES MOUETTES
KERVIL
Te voici bientôt seule, sans fortune... sans amour... abandonnée, trahie... Gomment supporterai-je la certi- tude de ton supplice?
YVONNE
Tu ne m'as pas trahie... Je t'ai moi-même conseillé ton devoir.
KERVIL
Le devoir ne serait-il pas de respecter ma promesse de mari.
YVONNE
Tes devoirs de savant l'emportent.
KERVIL
Je le pensais tout à l'heure. . . Maintenant il me semble que cela peut devenir un prétexte pour me débarrasser de notre peine commune, et laisser tout le poids sur tes épaules. D'abord, puisque tout arrive : une expé- rience peut révéler un fait qui jette bas mon hypothèse de laboratoire.
YVONNE,
11 y va de ta vie.
KERVIL
N'y allait -il pas de ma vie quand je soignais les matelots à l'hôpital de la Yera-Cruz, et dans l'infirmerie du Surcouf. N'y allait-il pas de sa vie quand mon père avec vingt hommes marcha sur les sept cents Annamites qui les massacrèrent. Ne me regarde pas ainsi avec tes yeux de torturée.
LES MOUETTES l65
YVONNE épuisée.
Tu aimes Adrienne... Elle t'aime... Eh bien...
KERVIL
Je veux prendre garde au contraire que le vice ne me détourne pas du vrai.
YVONNE
Il faut que ton génie subsiste, c'est la raison supé- rieure de notre acte.
KERVIL
Que pensera Gilberte quand on lui dira : « Cet homme qui enseigne le Bien, il a laissé dans une misérable bourgade de Bretagne la femme qui lui avait prodigué sa jeunesse, tout son amour sincère, tout son dévoûment d'épouse et d'amante. Il l'a laissée afin de suivre celle qui l'aidait, qui le payait... Il a livré sa femme au désespoir pour obtenir de l'argent, de la puis- sance et de la volupté... » Vraiment, espères-tu, Yvonne, que cet exemple puisse conseiller à Gilberte Darnot d'être une personne morale selon notre conscience, la tienne, la mienne? L'espères-tu vraiment? Tu né réponds pas.
YVONNE
Te t'en prie, Jean : sauve l'avenir de ton génie.
KERVIL
Adrienne me tente trop pour que le désir de satisfaire un instinct ne m'ait pas abusé. Je l'apprends à cette heure, où tu pantelles sur cette table... Je ne veux pas
l66 LES MOUETTES
compter parmi ceux qui disent ignoblement : « Tout est permis en amour », et qui s'en vont riant des larmes, ensanglantant les cœurs, détruisant les félicités autour d'eux pour assouvir un très humble instinct paré de mensonges lyriques ! Yvonne, laisse-moi baiser ta bouche et tes sanglots.
YVONNE
Puisque tu ne m'aimes plus, va-t'en, va-t'en.
KERVIL
Yvonne !
YVONNE
Va-t'en puisque tu ne m'aimes plus... Laisse-moi seule du moins...
KERVIL
Non! Adrienne me choisit pour donner à sa fille un caractère. Je ne pourrais lui donner qu'une âme qui meurtrit, qui tue«un être de bonté...
YVONNE
Va-t'en, puisque tune m'aimes plus.
KERVIL
Je t'aime autrement, Yvonne, autrement. Je t'aime à genoux,... au lieu de f aimer dans mes bras... Gomme ton cœur bat lourdement, ma chérie.
YVONNE
Va-t'en puisque tu ne m'aimes plus.
KERVIL
Laisse -moi recueillir tes larmes, Yvonne, sur tes cils.
LES MOUETTES 167
YVONNE
Plus il y a de vies, tu l'enseignes, plus il naît de pensées... Sauver des existences c'est accroiîre l'esprit du monde.
KERVIL
Je n'accroîtrais que l'esprit de destruction. Non, mon devoir est ici.
YVONNE
Mon bonheur n'a pas le droit de condamner à périr ceux que tu délivreras du mal.
KERVIL
Tes pauvres mains brûlent !
YVONNE
Sauve-toi, Jean, sauve-toi!
KERVIL
Non... Nous irons me guérir très pauvres au loin, aussi pauvres que les mendiants ; mais nous de- viendrons très forts, ensuite. Car je me sens plus robuste et plus vigoureux maintenant que je me suis vaincu.
YVONNE
Tu crois donc avoir vaincu ta passion ? Tu le crois ?
KERVIL
Yvonne... Je t'aime davantage pour m'être ému de
l68 LES MOUETTES
ta peine. Le seul être que nous étions auparavant, notre seul être s'est reformé.
YVONNE
Mon Jean !
SCENE VIII ' Les Mêmes, CHAMBALOT.
CHAMBALOT
Eli bien?.. Je trouve des personnes vaillantes, logi- ques et courageuses. J'espère.
YVONNE
J'ai essayé de le persuader, M. Chambalot! Je n'ai pas réussi!
KERVIL
Heureusement !
CHAMBALOT, frappant la table d'un grand coup de poing.
Les pauvres gens que vous êtes !
YVONNE
S'il me reste, il ne mourra pas?
CHAMBALOT
Que voulez-vous ! Il faut bien renoncer à vivre quand on n'a pas le courage de faire souffrir.
LES MOUETTES l6<)
YVONNE
Oh, monsieur Chambalot, il y a des mouettes que vous blessez et qui, pourtant, reprennent leur essor vers la mer, vers le soleil.
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